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Chapitre 2 - test

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Par Soah



L’oiseau et la porcelaine

Début du premier jet : 16 Juin 2025

Fin du premier jet : ???

Chapitre I



Hirondelle s’était toujours demandé ce que cela lui ferait de revoir la cité qui l’avait vue naître. Serait-elle triste, émue ? Ou, au contraire, remplie de joie et extatique ? Impatiente, elle guettait le moindre frisson, le plus petit signe ou changement dans son corps.

Son regard volait sur les bâtiments entre les filaments des nuages, filait de coupoles en toits et de toits en terrasses décorées. Pourtant, il ne se baignait pas des larmes espérées. Il suffisait de persister, d’attendre que les souvenirs reviennent comme une pluie d’été, non ? Si elle toisait assez longtemps les fumeroles d’une cheminée, écho de celle de sa maison d’enfance, le miracle pourrait se produire. Sans quoi, elle serait une ingrate. Une parjure en plus d’être une oiselle. Et, il n’y avait rien de pire que cela : un volatile revêche. Ses mains serrèrent le bastingage un peu plus fort. Elle ignora la douleur qui émanait de ses articulations blanchies.

Tout était réuni pour que ce petit rien éclose. Faïence était une ville somptueuse, avec ses hauts murs d’une pâleur impeccable, son architecture finement ciselée et son quartier lacustre où le théâtre des Grandes Eaux régnait en maître. Aux balcons, des jardinières garnies de fleurs bleues – et bleues uniquement – coloraient la cité. D’aussi loin, Hirondelle ne pouvait que deviner les silhouettes des passants et fantasmer les rires des enfants qui jouaient. Les traces de la révolution théologique s’étaient estompées. La vie suivait son cours.

L’odeur de la poudre arcanique lui chatouilla le nez. Sa gorge se noua. Son cœur se mit à battre plus fort. Dans ses oreilles, les coups de canon tonnèrent ; vacarme guerrier. Ce n’était pas le sentiment qu’elle escomptait. Rageusement, elle se demanda pourquoi la ville ne lui inspirait pas autre chose ? Une émotion belle et bonne ? Elle était si jeune lorsqu’elle était partie. Elle aurait dû oublier. Passer à autre chose.

Le problème devait venir d’elle. Oui. Il ne pouvait pas en être autrement. Les autres oiselles avaient pleuré – ou un minimum eut les larmes aux yeux – en voyant leurs bourgades, cité ou campagne. Alors, pourquoi en était-elle incapable ?

Elle se résigna et quitta la vigie, se laissant glisser contre les sangles accrochées au mât. Les embruns jouèrent avec les lignes de son corps, balayèrent la tresse qui rassemblait ses cheveux dans son dos, menèrent les plis de ses vêtements amples dans une valse. Son mal aise s’envola, remplacé par un vertige exquis. Un goût d’iode et de kelp se déposa sur ses lèvres.

— Alors t’as chialé, Delle ?

— Ta gueule, Huppe, soupira la voltigeuse à peine retombée sur le pont.

— Quelqu’un s’est levé du mauvais pied ? Faut pas s’énerver pour si peu, tu… –

— Fiche-moi la paix. Vraiment.

— Oh pardon, pardon votre Majesté !

Hirondelle réajusta sa chemise et sa veste, un air mauvais sur le visage. Pour garder un peu de contenance, elle s’approcha de la balustrade et fit mine de vérifier le tressage des nœuds qui permettaient au navire de flotter au-dessus de l’océan. Cependant, elle se sentit rapidement épiée et, lorsqu’elle observa le pont, elle trouva La Cage aux Miracles beaucoup trop calme.

Huppe, perchée sur un tas de caisses, la fixait avec un drôle de sourire.

— Quoi, encore ?

— Si je dois te fiche la paix… J’imagine que ça t’intéresse pas de savoir que Pétrel nous a toutes convoquées ? déclare l’autre, taquine. Et que ça fait bien… vingt minutes que l’on m’a demandé de venir te chercher et dix que je t’attends pour te le dire ?

Hirondelle jura. La chaleur de sa colère lui monta aux joues, brûlant tout pour ne laisser qu’un îlot cramoisi au milieu de son visage. Dans un rire moqueur, Huppe glissa de son promontoire. Ses longues jambes se plièrent à l’impact pour mieux la faire bondir en direction des quartiers de leur cheffe. Les grelots qu’elle portait aux chevilles chantaient, tout aussi fanfarons qu’elle. « Toi, tu ne perds rien pour attendre », songea l’acrobate.

Une vague de fraîcheur effleura la peau d’Hirondelle alors qu’elle passait la porte. Les lumières tamisées invitaient à la confidence, aux histoires chuchotées pleines de secrets et d’interdits. Feutré, le silence s’habillait du ressac et des allégations des mouettes.

Devant son bureau, Pétrel leva le nez vers son oiselle retardataire. D’un geste, elle l’exhorta à prendre place avec le reste de la troupe. Hirondelle savait que les excuses ne valaient rien puisqu’elles ne remplaçaient pas les minutes envolées. Ainsi, elle s’installa sur le premier coussin venu qui, hélas, était voisin de celui de Huppe. Cette dernière ne manqua pas de lui envoyer une petite raillerie avant que Pétrel ne réclame l’attention de toutes.

— Bien. Comme vous avez pu le constater, nous sommes arrivées à destination, déclara la cheffe en déroulant un plan précis du théâtre des Grandes Eaux au centre du cercle que le groupe formait. Nous accosterons dans l’après-midi et nous nous attellerons aux préparations pour la représentation de demain soir.

Elle marqua une pause et toisa chaque paire d’yeux présente dans la salle avant de reprendre, sur le même ton calme :

— Celles qui sont chargées de la mise en place, des décors et des nœuds arcaniques, vous savez quoi faire. Tenez-vous prêtes à devoir faire des changements à la volée, comme toujours me direz-vous… Mais puisque la théocratie n’a pas encore approuvé la pièce, les ajustements pourront être conséquents. Celles qui tiennent des petits rôles, je vous invite à répéter sérieusement pour ne pas confondre vos répliques, comme la dernière fois à Sainte. Des questions ?

Comme une seule entité, plusieurs oiselles hochèrent la tête puis se levèrent en silence. Certaines – visées par la remarque de Pétrel – étaient écarlates. Depuis le temps que La Cage aux Miracles voyageaient de cité en cité, le discours demeurait inchangé et donc, les interrogations n’étaient plus nécessaires. Ne restèrent qu’Hirondelle, Huppe, Mésange et Pie dans le bureau.

— Des consignes pour nous, ô cheffe ? lança Huppe en s’affalant davantage. Ça va être difficile d’improviser notre « deuxième représentation » si tout est bouleversé au dernier moment, nah ?

— Même si les autorités décident que nous ne jouerons pas La Ballade aux Étoiles, nous pourrons toujours trouver une autre pièce où il y a besoin d’acrobaties, répondit-elle en faisant glisser son regard sur Hirondelle. Ce n’est pas ce qui manque à notre répertoire.

— Et si… elle n’est pas là ? murmura Mésange.

— Elle sera forcément présente, trancha Hirondelle sans hésitation. Difficile de faire la fête sans l’invitée d’honneur. La théocratie aime bien la garder à l’abri, mais il y a des limites.

— Il est probable que notre cible soit moins… accessible que prévu, mais je gage qu’elle sera là, confirma Pétrel. Notre venue n’est pas juste pour célébrer son anniversaire. Elle commémore aussi la naissance de Parian et la chute de l’ancien royaume.

— Tss, dire qu’on va chanter, danser et déclamer des vers pour du sang versé, siffla Huppe.

Un silence retomba parmi la troupe. Hirondelle, la mine sombre, attrapa la main de Mésange qui était manifestement mal à l’aise. Ses grands yeux ronds débordaient de larmes, prêtes à couler.

La vie d’avant n’était pas facile, mais parfois, elle semblait plus simple, plus douce. Un temps où les arts n’étaient pas réservés aux oiseaux et oiselles sous peine d’hérésie. Un temps où l’on n’arrachait pas les enfants marqués à leur famille pour les placer dans des volières. Un temps où cette ville ne s’appelait pas Faïence.

Un temps dont Hirondelle ne se souvenait pas.

Elle effleura le tatouage sur sa joue, cette longue ligne obsidienne qui recouvrait sa tache de naissance et descendait dans son cou, presque jusqu’à l’orée de ses clavicules. Toutes les membres de La Cage aux Miracles portaient le même. Certaines avaient choisi de décorer leur marque. Sans doute pour se réapproprier l’épiderme qui gisait sous l’encre. Mais, Hirondelle avait déjà assez souffert lorsque à huit ans, elle était passée sous les aiguilles. L’artisan – ou plutôt le boucher – avait piqué trop loin. Ainsi, en plus de la nappe noire qui fendait sa peau comme la mer crée un isthme, elle avait une vilaine cicatrice. Une boule de nerfs et de tissus malheureux. Ses dents se serrèrent. Tout ça, tous ces malheurs pour une personne. Pour elle.

— On a pas le choix, de toute façon, souligna Hirondelle en fixant son attention sur les plans du théâtre. Et puis, c’est pas comme si on venait là que pour ça.

— La théocratie va quand même nous rémunérer, murmura Pie, recroquevillée. C’est de l’argent sale.

— Oui, mais un sou est un sou, trancha Pétrel. Puis, c’est ma décision. Donc, la couleur de notre paie est sur mes mains. Pas les vôtres.

— Mais…

— En ce moment, on ne peut pas vraiment faire les fines bouches. L’argent de Parian devrait nous permettre d’être tranquilles pendant un bout de temps. Et je ne parle même pas de ce que nous allons toucher de Riva, une fois que nous serons de retour à Bellum. Maintenant, le sujet est clos.

Un silence pesant retomba dans la cabine et l’étincelle de l’envie brillait dans les yeux de certaines. Après tout, du haut de ses presque cinquante ans, Pétrel avait choisi cette vie. Elle avait intégré une volière bien avant la naissance de Parian. Hirondelle, Mésange, Huppe et Pie, elles, n’avaient pas eu ce luxe. Cette existence s’était imposée à elles, une vingtaine d’années plus tôt.

— Ouais… Tout ce qu’il faut savoir, c’est si notre acrobate est prête, glissa Huppe.

— Bien sûr que je le suis ! gronda Hirondelle en se redressant. Et si tu continues à me chercher, je te jure que…

— Que quoi ? répliqua l’autre d’un ton joueur. Tu vas m’en coller une ? J’aimerais bien voir ça, tiens !

Pétrel frappa son bureau du poing, intimant d’une voix forte :

— Assez !

Son regard sévère épingla les deux oiselles.

— J’attends mieux de vous. Bien mieux ! feula-t-elle comme un chat mécontent. Nous ne réussirons que si nous sommes unies. Est-ce que je dois vous rappeler que les oiseaux…

— Ne volent jamais seuls, complétèrent Hirondelle et Huppe d’une même voix.

— Et en plus vous le savez, bon sang ! soupira Pétrel en se pinçant l’arête du nez. Bien, renvoyons le plan une dernière fois. Mésange ?

— À la fin du deuxième acte, quand Percival meurt et que Galavin s’effondre sur son corps, j’actionnerais discrètement les nœuds des dispositifs arcaniques pour faire en sorte que les rideaux et les rubans de suspensions tombent.

— Pendant ce temps, à l’avant des planches, nous continuerons de jouer avec Huppe, en faisant comme-ci tout était prévu, une mise en scène, déroula Pie, sérieuse. Ce qui offrira une ouverture pour Hirondelle.

— J’en profiterais pour filer par la trappe de maintenance, me débarrasser de mon costume et utiliser mon maquillage d’homme pour me grimer en soldat. Je devrais pouvoir approcher la sainte loge, déclara machinalement l’acrobate. Je trouverais une bonne raison de lui parler. Une excuse qui pourrait la pousser à sortir. Comme une rencontre privée avec l’héroïne de la pièce, par exemple.

— On devrait être au milieu de l’acte trois, Hibiscus n’apparaît plus avant la scène finale. Je te rejoins et je la pique avec ça, compléta Huppe en dégainant une seringue effilée remplie d’un liquide incolore. Un bon gros dodo garanti… Espérons qu’elle soit légère, sinon ça va être une purge de la ramener à bord.

— Nous saluons. Puis, à minuit, nous profitons du feu de joie, des étincelles de nuit et l’effervescence des célébrations pour partir en toute discrétion, ajouta Pie.

— Et si on nous retient ? s’inquiéta Mésange.

— Ça ne sera pas le cas. Personne ne retient jamais les volières. Ils aiment nous applaudir autant qu’ils aiment nous ignorer une fois une pièce terminée, déclara Pétrel les bras croisés sur la poitrine avant de reprendre : allez vous préparer. Je compte sur vous pour ne pas vous disputer, au moins pendant deux ou trois jours. Vous pourrez vous écharper une fois que nous serons à Bellum.

— Comme si nous avions pour habitude de tout faire capoter, se défendit Huppe, innocente.

— Je suis très sérieuse, insista la meneuse, la mine sombre. Pas de prise de bec. Nous n’avons pas le droit à l’erreur.

« En effet », songea Hirondelle, bien trop consciente qu’échouer leur briserait les ailes.

Chapitre II



Sur le devant de la scène, des bougies avaient été disposées au milieu de lourds bouquets de fleurs céruléennes. Tressées, les tiges tombaient dans l’eau du théâtre et y flottaient comme les cheveux d’une noyée, aux poches lestées, se perdent dans une rivière. À quelques mètres, dans la barque qui lui a été réservée, l’orchestre résident s’installa. Les doigts experts des musiciens filaient sur leurs instruments, resserrant les cordes des violons ou imbriquant ensemble la tête et le manche d’un hautbois. Quelques notes s’échappèrent. Elles s’élevèrent vers la coupole, rebondirent contre les colonnades avant de descendre en piqué vers les sièges destinés aux spectateurs de moindre importance. « Une salle si belle pour des gens aussi laids » songea tristement Hirondelle, depuis les coulisses.

— Tout est en place, déclara Mésange. Pas trop inquiète ?

Déjà costumée en Galavin, l’écuyer loyal et désespérément amoureux de son seigneur, l’oiselle paraissait plus jeune que jamais. Les quelques poils de fausse barbe qui lui flattait le menton accentuaient les rondeurs de son visage et le fard qui assombrissait ses sourcils châtain lui donnait un air sérieux que seuls les adolescents pouvaient arborer sans rougir. Hirondelle se permit de réajuster l’épaulière de son vêtement pour que le tomber soit parfait et qu’il masque le renflement de sa poitrine. Bien que petite, Mésange était adorablement potelée et les bandes de contentions et les prothèses ne parvenaient pas toujours à dissimuler ses formes.

— J’ai vérifié une bonne dizaine de fois tous les nœuds arcanique, souffla-t-elle en retour avant de désigner Huppe d’un coup de tête et d’ajouter : je lui envie sa confiance.

— Oui. Je sais pas comment elle fait. J’ai déjà le trac pour la pièce alors pour le reste…

Hirondelle garda pour elle-même tout l’agacement que pouvait lui inspirer sa camarade. Ce n’était pas juste. Huppe était une actrice de haut vol et son expertise allait bien au-delà de savoir monter sur les planches. Les rideaux n’étaient pas encore levés qu’elle incarnait parfaitement son rôle d’héroïne douce et tragique. Même sa voix avait changé, plus aiguë, fluette.

— Tout ira bien. Et puis…

Pétrel frappa brusquement dans ses mains. Le début de la représentation était imminent. Mésange vira au gris pendant un bref instant et Hirondelle sentit son ventre se contracter non sans douleur. Finalement, une onzième vérification des nœuds n’aurait pas été de trop.

La troupe fila dans les coulisses. Des murmures d’encouragements glissèrent de bouche en bouche, jusqu’à ce que le premier des trois coups résonne dans le théâtre. Une vague d’applaudissement déferla tandis que le rideau se levait sur Pétrel. Seule au milieu de la scène, dans son costume d’hôtesse, elle déploya ses bras. Ses longues manches bardées de plumes se gonflèrent, pareilles à des ailes. Aussitôt la scénographie fut mise en lumière – de fausses ruines, quelques arbres tout aussi factices et un double escalier pour compenser la petitesse de l’espace.

— Bien le bonsoir et bienvenue dans notre humble demeure, commença-t-elle d’une voix forte et pleine d’assurance. Le temps d’une soirée, permettez-nous de vous faire oublier votre réalité. Car, au crépuscule, nous partons loin très chers spectateurs ! Puisque c’est dans la mystérieuse cité de Bien-Née que nous avons choisi de vous mener.

Un long voilage aux couleurs d’un ciel d’été cramoisi dégringola derrière le décor, découpant sa silhouette avec grâce et finesse. Chacun de ses gestes était magnifié par le reflet des bijoux qu’elle portait aux poignets. Il était impossible – ou plutôt inconcevable – de détacher son attention de Pétrel.

— Percival le Bon aime la ravissante Hibiscus, mais elle l’ignore. Et tandis qu’il soupire auprès de sa belle, chaque libation à sa dame est pour Galavin le fidèle, un arrêt de mort. Néanmoins, au coeur de la nuit, les dieux déversent leurs vœux en pluie d’étoiles. Qui pourrait alors prédire ce que leurs éclats dévoilent ? Sinon les sinistres desseins d’un galant courroucé et qui, dans l’ombre, est prêt à frapper…

Depuis la barque de l’orchestre, un léger filet de musique s’envola et, à mesure que la mélopée prenait de l’ampleur, les lumières, elles, se tamisèrent.

— Est-ce que vous la voyez ? chuchota Pie en serrant un peu plus la main d’Hirondelle.

Elle avait les paumes moites, la plus terrible des sensations possibles pour une acrobate.

— Non…

— C’est pas rare qu’elle arrive après le début, asséna Pie. Ne vous inquiétez pas. Et donnons le meilleur de nous.

Le regard de Huppe se riva à celui d’Hirondelle qui hocha la tête. L’étincelle du jeu luisait dans ses yeux ambrés, créant un frisson le long de l’échine de la voltigeuse. « Soit à ma hauteur », hurlait le sourire que l’actrice prodige lui décocha. L’envie de lui tordre le cou, autant sinon plus que celle de l’embrasser à pleine bouche, gronda dans les entrailles de l’oiselle. Ou peut-être était-ce les sentiments de Percival qui parlaient ?

— Mais pour l’heure, l’aube se lève sur les remparts de la cité qui voit le retour de son fils adoré et de son fervent écuyer !

L’orchestre commença à jouer la partition de la scène une de l’acte un ; Hirondelle et Mésange passèrent le rideau, foulèrent les planches et s’effacèrent, le texte au cœur et aux lèvres.

*

— Voici que je meurs, par cette lame vorpaline. Je vous en conjure, ô Hibiscus, sauver vos larmes de tourmaline. Mon temps est venu. Ainsi les dieux en ont voulu, déclama Percival en tombant à genoux, une épée fichée dans le ventre. J’aurais juste aimé, ne serait-ce qu’un jour, exister dans vos yeux…

Avec un sourire vicieux, son rival en amour, Rengade, retira son sabre. La voltigeuse sauta et effectua une pirouette élégante pour que de son costume, une myriade de bandes de tissus vermeils volent et entourent sa silhouette. Une fois retombée, face contre le sol, Hirondelle plaqua une main sur son abdomen. Son râle d’agonie factice recouvrit les sanglots qui pullulaient déjà dans le public.

— Mon doux ami, pardonnez-moi. Que n’ai-je été aveugle à vos sentiments ! Je ne mérite pas ce cœur qui larmoie. Et, pourquoi, oui pourquoi, par les Dieux ou plutôt par les Diables, a-t-il fallu que j’aille contre mes pressentiments ? implora Hibiscus tandis qu’elle se faisait traîner par le bras hors de la scène par des adjuvants. Les étoiles filent et meurent. Mais, je jure qu’à jamais vous resterez dans mon cœur !

Disparue dans les coulisses, la belle ne fut alors plus l’héroïne de l’instant. Galavin, titubant, se rapprocha de son sir et tomba à son côté. Il plaça sa joue contre la poitrine encore chaude d’un Percival déjà en route vers l’Après.

— Au seuil de la mort, oserais-je vous avouer ce qui m’anime ? Ami, mentor et je le crains, soupire dans la nuit, déclara-t-il entre deux hoquets douloureux. Que donnerais-je pour moi aussi, plongé dans l’abîme ? De votre meurtrier, je jure l’agonie ! Maintenant, dormez, Percival. Dormez et rêvez sous les étoiles de votre idéal. Et puissiez-vous pardonner cet écart ; puisque à la faveur de ce soir, je fais de vos lèvres mon fanal…

Penchée sur Hirondelle pour ce baiser factice, Mésange déclencha le nœud arcanique. Les rideaux chutèrent brusquement. Dans leurs effondrements, ils libérèrent des volutes étincelantes, parfaitement en rythme avec la montée crescendo de la musique. Un gazouillis ravi se déploya dans toute la salle.

D’un signe de tête entendu, les deux oiselles s’activèrent aussitôt. Tandis que l’une gagnait les coulisses, l’autre s’enfuyait par la trappe de maintenance. Entre les lattes, un peu de poussière dégringola. Le plancher vibrait des exclamations joyeuses des spectateurs. La représentation était déjà un triomphe et personne ne se doutait de rien.

Comme convenu, l’acrobate trouva un uniforme de garde. Les vêtements puaient la transpiration et la graisse utilisée pour entretenir les lames. Hirondelle fronça le nez. Comparé à la pile de costumes sales qui devraient être lavés après ce soir, ce n’était rien. Mais l’idée de devoir enfiler des habits encore empreints de la moiteur d’autrui lui hérissait les plumes. Elle passa outre son dégoût et boucla sa ceinture avant de constater que la chemisette de maille était un peu grande, en dépit de sa carrure large. De loin, les autres soldats n’y verraient que du feu, mais de près… « Non, ne pense pas à l’échec », se rabroua Hirondelle en descendant le bicoquet sur son nez. Lui aussi, empestait.

Depuis la scène, il lui avait été impossible de savoir si leur cible était là. C’était un pari, à l’aune de chaque représentation. Main sur la garde de son épée, Hirondelle arpenta les couloirs du théâtre. Elle salua, en silence, les employés et les quelques spectateurs qui étaient brièvement sortis pour utiliser les latrines ou prendre l’air. Accroupie près des portes qui menaient aux sièges les moins onéreux, elle croisa une bande de gamins curieux. Tour à tour, ils échangeaient leur place contre la traverse où, un éclat dans le bois permettait d’entendre quelques répliques si l’on tendait assez l’oreille. Ils lui firent de la peine. Alors, même si cela allait contre le rôle qu’elle embrassait, elle ne les chassa pas. Hirondelle détourna le regard – ce qui était peut-être pire.

À l’étage, la décoration de l’amphithéâtre était bien plus riche. Les tapis n’étaient plus du jonc de rivière tressé et teint, mais de véritables œuvres d’art sur lesquels des fils de soie formaient un récit à la gloire des acteurs et actrices. Les tentures avaient fait place à des dorures et des mosaïques. Quelques fontaines intérieures proposaient de l’eau fraîche et des liqueurs fruitées. Hirondelle sentit sa gorge devenir aride à cause des doux clapotis. Mais aussi parce qu’elle songe que c’était peut-être là, les derniers vestiges de la vie avant Parian.

Soudain, elle entendit des pas métalliques venir dans sa direction. La relève de la garnison était en avance. Hirondelle étouffa un juron et se cacha dans le renflement d’une porte, faisant mine d’y entrer. Les soldats la saluèrent et elle se surprit à leur répondre quelque chose, n’importe quoi, d’une voix grave. Ils échangèrent quelques mots, se plaignant probablement de ce petit nouveau étrange, mais que, vu l’effectif maigrissant de la garde, personne n’allait faire la fine bouche. Une fois sûre qu’elle pouvait continuer, elle se détacha du chambranle et fila.

Ses mains se mirent à trembler alors qu’elle se rapprochait de sa loge. Elle frappa et pénétra à l’intérieur. La musique lui caressa la peau tout comme la fraîcheur de l’eau qui séparait les premiers rangs de l’orchestre. D’ici, la scène était d’une beauté sans pareille et la troupe, merveilleuse. Cependant, elle se recentra sur la silhouette solitaire qui occupait l’unique siège de ce balcon. Dissimulée par des voiles blancs qui pendaient depuis les bijoux piqués dans sa chevelure, il était impossible de distinguer ses traits. En revanche, il était difficile de nier son aspect fragile tant elle était frêle. Noyé sous toutes les couches de vêtements bleus, son corps était une brindille prête à craquer. « Et c’est ça qui conseille ceux qui dirigent Faïence ? C’est ça qui cause toutes ces souffrances ? » songea rageusement Hirondelle, les poings serrés.

— Votre Grâce ? sollicita l’oiselle d’une voix nette, débarrassée de tout tremblement furieux. Il m’a été demandé, par vos gardiens, de venir vous chercher. En guise d’offrande pour votre anniversaire, la troupe vous propose de rencontrer l’héroïne et, si cela vous fait plaisir, de converser avec l’actrice qui l’incarne.

Elle tourna la tête. Ses bijoux chantèrent. Le long de l’accoudoir, ses doigts gantés glissèrent et elle se leva. Sans un mot, elle quitta la pièce, à la suite d’Hirondelle. Dans son sillage flottait un parfum léger de roses et d’ambre ; l’oiselle la détesta d’autant plus de sentir aussi bon lorsque elle, puait.

Les soldats croisés ne posèrent pas de questions et baissèrent les yeux, soumis. Après tout, il était monnaie courante que des nobles paient pour faire la rencontre des actrices et acteurs les plus prisés. Au pire, cela la rendait plus accessible, plus humaine.

Avec toute la déférence qu’elle devait lui témoigner, bien que cela la dégoûte, Hirondelle la guida dans les méandres du théâtre, vers une loge privée. Cachée au premier étage, l’alcôve était d’une taille modeste, mais proposait tout le confort pour une entrevue privilégiée : canapés, fauteuils et même un lit pour celles et ceux qui auraient la bourse assez leste pour s’offrir plus qu’une simple conversation.

Hirondelle guettait non sans angoisse la porte dérobée, celle par laquelle les artistes entraient. Son souffle se fit rare lorsque la clenche s’abaissa. Depuis la pénombre des chemins de traverse, Huppe émergea. Sur son front perlait de la sueur. Les boucles de sa chevelure s’emmêlaient et collaient à son maquillage. Pourtant, elle était radieuse.

— Votre Grandeur, c’est un immense privilège que de faire votre connaissance, déclara-t-elle en se fendant d’une révérence. Sachez que je suis honorée de pouvoir vous rencontrer.

Pendant un instant, à cause de sa diction parfaite et de ce langage châtié, Hirondelle se demanda s’il s’agissait bien de Huppe. Mais elle resta silencieuse, immobile et muette, feignant à merveille sa fonction de garde.

— Moi de même, répondit-elle depuis les méandres des voiles. Vous êtes digne du rôle-titre de cette pièce.

Sa voix était d’une finesse sans égale, un souffle exquis et délicat. Elle donna des frissons à Hirondelle qui sentit ses rémiges la piquer. Comment une parole si douce pouvait appartenir à quelqu’un d’aussi… méprisable.

— Puis-je… Ô pardonnez-moi de vous demander cela, mais puis-je vous serrer la main, votre Grâce ? quémanda Huppe avant de poursuivre, un trémolo dans la voix : je suis une fervente croyante et être en votre présence est tout bonnement… C’est un véritable… Pardon, je manque d’éloquence !

D’Hibiscus à fanatique émue, il n’y avait décidément rien que l’actrice ne savait jouer. Elle hocha la tête, releva lentement l’une de ses longues manches, dévoilant un poignet d’opale et tendit la main. Huppe fit de même. L’éclat de la seringue flirta avec le jour et fila sous sa peau. Il s’écoula quelques secondes avant qu’elle ne tombe dans ses bras, inconsciente.

— ‘Fait son poids, putain !

— C’est sans doute celui de sa conscience endormie, marmonna Hirondelle. Tout se passe bien, sur scène ?

— Oui, mais il va pas falloir traîner, le plan à prit du retard, répliqua Huppe en la basculant sur le lit. Aide-moi à lui enlever ses fringues.

— Hein ?

— T’as bien dû croiser des gens, non ? proposa-t-elle avant de reprendre une fois qu’Hirondelle eut opiné : ils vont donc la chercher ici. En semant ses frocs et en battant les draps, on pensera qu’on a taquiné le goujon ensemble et qu’elle dort encore.

— Tu crois vraiment que…

— Même sa Grâce peut s’en payer une tranche ! ricana Huppe, en faisant voler une ceinture en velours. C’est quoi toutes ces fringues ?! J’jure par toute la verroterie de Bellum ! Delle, tu m’aides, oui ou non ?

À contrecœur, Hirondelle se pencha sur l’endormie. Elle déposa la première couche de sa tenue sur une chaise, près de l’entrée puis roula en boule la seconde pour la fourrer sous la literie de satin, bien loin d’être convaincue par l’idée de sa partenaire. Pendant ce temps, Huppe défit quelques épingles de sa coiffure pour les semer çà et là. De longues mèches blanches s’échappèrent, aussi brillantes que la corolle d’un lys en fleur.

— Qu’est-ce que tu fais ? gronda Hirondelle en voyant son amie soulever les voiles de son visage.

— Quoi ? Me dis pas que t’es pas curieuse, toi, de savoir à quoi elle ressemble ?

Dire le contraire aurait été un mensonge. Et, l’interdiction d’apercevoir les traits de celle qui apportait la parole divine à Faïence n’était une contrainte que pour les fidèles. Depuis longtemps, Hirondelle ne croyait plus en rien sinon l’argent qui pouvait tout acheter, y compris la liberté. En pensant cela, elle caressa le tatouage qui barrait sa joue.

— On a pas le temps, trancha-t-elle avant de chasser la main de Huppe et d’attraper leur cible sous les bras. Prends les jambes, c’est plus léger.

Sans un mot de plus, les deux oiselles s’engouffrèrent dans le passage qui menait aux coulisses du théâtre.

*

Le rideau tomba à l’instant même où la dernière note de musique se réverbéra à la surface de l’eau. Comme une nuée de lucioles prenant son envol, les lumières de la salle se ravivèrent. Pétrel s’avança sur la scène pour recevoir la première salve d’applaudissements puis invita le reste de la troupe à la rejoindre. Hirondelle avait abandonné juste à temps son uniforme de garde pour revenir sous les traits de Percival le Bon. À cette distance, personne ne pouvait voir les auréoles de sueurs qui décoraient ses aisselles ni celles qui imbibaient le dessous de sa poitrine, cachée par sa brigantine.

Il y eut plusieurs rappels et ovations. Y compris de la part de ses gardiens, pressés dans la loge qui était à côté de la sienne. Les dents serrées, Hirondelle espérait que personne ne remarque son absence. Et, le cas échéant, que l’on croit au mensonge qu’elle avait fabriqué avec Huppe.

Alors que La Cage aux Miracles se désamarrait de l’amphithéâtre et que les spectateurs les moins fortunés quittaient leurs sièges, la deuxième scène se déploya pour devenir une salle de bal. Haute bourgeoisie, nobles et proches du théocrate désertèrent leurs loges pour gagner les niveaux inférieurs puis montèrent dans des barques pour venir sur les planches des Grandes Eaux. Un buffet avait été dressé, avec en son centre, une impressionnante sculpture de cygne en glace.

Pour faire bonne figure, les personnages principaux de la pièce ainsi que Pétrel devaient rester pour profiter – si l’on pouvait dire cela – des mondanités. Hirondelle n’avait pas le charme de Mésange, l’esprit de Pie, ni le talent de Huppe à jouer un rôle. Ainsi, après quelques conversations ennuyeuses où elle ne brilla pas, les convives se désintéressèrent d’elle – ce qui, il fallait bien l’avouer, l’arrangeait. Sans surprise, elle fut la première à retourner dans les coulisses, une heure après le début de la réception.

Face au miroir des loges, elle se trouva fatiguée. Le maquillage couvrait à peine les cernes violets qui alourdissaient son regard rouille. Elle soupira et passa un linge imbibé d’un mélange d’eau de fleurs d’oranger et d’alcool pour dissoudre le gras des fards. Sa fausse barbe commença à fondre en de grandes coulées brunâtre.


ICI PEUT-ÊTRE METTRE UNE SCENE DE REPOS POUR QUE LE BATEAU SE FASSE ATTAQUER PLUS TARD.



Soudain, elle sentit le navire trembler. Une secousse, plus forte que les autres, manqua de faire s’écraser la glace au sol et de faire tomber ses affaires étalées sur la console devant elle.

L’odeur de la poudre à canon se répandit entre les lattes de bois. Hirondelle se mit à blêmir, ses jambes subitement trop molles pour la porter.

Ils avaient compris.

Chapitre III



— Est-ce que tout le monde est là ?! Y a quelqu’un ? Répondez !

Le hurlement d’Hirondelle, couvert par les piaillements des oiselles inaptes à quitter le nid, ne s’envola pas bien loin. Jurant dans sa gorge, l’acrobate s’esbigna avec précipitation l’étage, à moitié défroquée. L’odeur de la fumée était forte. Et, le vacarme des canons l’était plus encore.

— Hirondelle ! geignit une enfant. Hirondelle, qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne suis pas sûre, répondit-elle en caressant les joues rondes de la petite. Est-ce que je peux compter sur toi pour mener les autres vers les canaux de sauvetage ? (l’enfant hocha la tête) Tu sais faire fonctionner les nœuds, n’est-ce pas ? (de nouveau, elle opina) Bien, alors file te cacher là-bas.

La fillette détala. Dans son regard, le poids des responsabilités avait supplanté la peur. « Bien », songea Hirondelle. Au-dessus, le pont craqua et la mécanique du navire gémit. Des cris retentirent. Un froid glacial serpenta le long de l’estomac de l’oiselle.

Sans une autre pensée, elle se mit à courir en direction des escaliers, ignorant les volutes de fumée qui commençaient à s’échapper de la coque.

Dehors, le ciel était noir. Mais ce n’était pas l’obscurité enveloppante de la nuit. C’était une nappe lugubre, mélange des émanations, de braises et de poussières. Hirondelle toussa, ses poumons en feu ; les yeux imbibés de larmes piquantes, elle appela. Un silence de mort lui parvint en écho à ses cris déchirants. Vive, Hirondelle s’élança vers le gaillard arrière. Elle espérait y trouver Pétrel derrière la barre.

La Cage perdait de l’altitude. Plusieurs nœuds arcanique avaient été défaits sous les impacts des canons. Les vents, jusqu’alors prisonnier des fils d’arcane, sifflaient et hurlaient dans un son suraigu. Dans l’air, la magie fusait. Une douleur sourde vibra dans la mâchoire d’Hirondelle, titillant les nerfs de ses dents et broyant leurs racines. Son visage était sale de résidus de poudre et de sueurs lorsqu’elle arriva. Elle cracha. Sa salive avait le goût du feu et du fer.

Une vague de soulagement la saisit lorsqu’elle aperçut enfin Pétrel. Comme Hirondelle l’avait imaginé, leur cheffe tenait le cap, ses jambes fermement ancrées dans le bois du navire.

— Pétrel ! appela l’oiselle en s’approchant. Les petites se sont planquées dans les canaux de sauvetage, prêtes à filer. Dis-moi ce que je peux faire pour aider !

— Continue le plan, Hirondelle.

— Qu’est-ce que…

— Sauve-toi avec elle, ordonna Pétrel.

Dans ses iris luisait une vérité difficile et cruelle : toutes ne s’en sortiraient pas. Elle la première. Hirondelle remarqua alors son ventre maculé de rouge. Son costume, son si joli costume, était mité par les éclats des explosions et tailladés. La gorge de l’oiselle de serra.

— Huppe, Pie, Mésange et les autres… Je peux pas…

— Pie est morte, trancha la capitaine. J’ai perdu de vue les autres. Nous savions que c’était un risque. Et nous l’avons toutes accepté et AH !

Grimaçante, elle plaqua sa main sur la plaie béante qui vomissait du sang. Impuissante, Hirondelle se figea, son geste suspendu au fil de son angoisse. Un souffle froid planta ses crocs dans ses lèvres. Ses jambes d’ordinaire si légères et prestes à voltiger étaient lourdes comme du plomb.

— Va à Bellum. Je t’y retrouverais, si c’est ce qui est prévu pour moi, continua Pétrel avec un rictus douloureux. Je compte sur toi, Hirondelle. Nous sommes peut-être acculées, mais nous n’avons pas tout perdu. Tu peux encore voler.

À contrecœur, Hirondelle accepta et fila. Les yeux humides d’une rage palpitante et bien trop vivante, elle quitta la timonerie pour gagner la cahute. Sur le chemin, elle ne rencontra personne. Pas le moindre visage familier à qui dire « viens avec moi ! ». À l’intérieur de la chambre, elle était là. Endormie sur le lit, la fumée épaisse ne semblait pas avoir dissipé les effets du sédatif. « Je pourrais la laisser crever… », songea Hirondelle avec fiel. Elle imagina cette gorge fine suffoquer, manquer d’air. Une agonie lente. Cruelle.

Trop cruelle.

— Ohé ! On se réveille ! beugla-t-elle, une fois ressaisie, en lui donnant des petits coups sur les joues au travers des voiles. Votre Grandeur, c’est pas le moment de faire la princesse sur l’oreiller là !

Un gémissement faible suivi d’un gargouillis lui répondit. Hirondelle n’insista pas plus. Elle la ceintura pour la remettre sur ses pieds puis passa son bras par-dessus son épaule. Plus titubante qu’un marin ivre ou qu’un faon incapable de rester immobile, elle était néanmoins debout.

— N’y mettez surtout pas du vôtre ! grommela Hirondelle, en franchissant la porte.

Pour gagner les canaux de sauvetage, il fallait atteindre le pont principal. La Cage aux Miracles n’était pas une volière de très grande taille, mais elle n’était pas non plus modeste. Hirondelle serra les dents. Chaque pas était une petite victoire.

Soudain, un craquement plus fort et plus retentissant que les autres résonna. Le plafond céda dans une pluie de planches et de débris. Le mât d’artimon était fracassé. Hirondelle sentie comme un étrange remous dans son estomac. La bile remonta brusquement. Le navire perdait en altitude.

— Pardon, mais pas désolée, articula-t-elle.

D’une main brute et lourde, elle dépenailla l’otage, ne lui laissant qu’une fine combinaison de soie sur le dos au lieu des multiples couches de vêtements qu’elle portait encore. Puis, sans aucune autre forme de cérémonie, Hirondelle la hissa sur son épaule. Elle était légère. Bien plus que l’oiselle l’aurait imaginé après l’avoir trimballé avec Huppe jusqu’ici, il y avait à peine quelques heures de cela. Elle n’avait pas la silhouette ni le poids d’une personne vivant dans l’opulence. Hirondelle chassa cette pensée et se mit en route.

À plusieurs reprises, elle manqua de tomber. Les assauts continus des canons ébranlaient la volière. Si chaque projectile ne frappait pas la coque, les détonations faisaient trembler tout le bâtiment. Les vibrations se répercutaient jusque dans les os d’Hirondelle. La plus petite secousse la blessait, comme des coups de crocs féroces. À bout de souffle, l’oiselle parvint à atteindre le pont.

Son dos était moite. Horriblement moite. Tout comme ses mains et son front. Dans sa bouche, sa langue sèche était gonflée.

Il ne restait plus que deux canaux. Les autres avaient été détachés. Ou pulvérisés. Hirondelle musela ses spéculations tandis qu’elle la déposait sans ménagement à l’intérieur d’une des embarcations. Elle se glissa à l’intérieur et replia la bâche de protection avant d’observer les alentours. Le fol espoir qu’une personne puisse surgir l’accompagnait. Mais personne ne vint. Au sol gisaient des membres de la troupe, mortes. Leurs corps bringuebalaient sous les souffles des assauts. Capiteuse, l’odeur de la chair brûlée mélangée à celle du bois carbonisé avait remplacé l’iode des embruns.

Soudain, un sifflement plus terrible que les autres déchira les brumes ferrugineuses. La coque du navire explosa. Dans une dilacération sourde, les provisions et toutes les affaires de La Cage chutèrent dans l’océan. Les costumes flottèrent pendant un temps. Puis, impitoyablement, ils furent avalés par la mer agitée. Ils étaient ce que la volière avait de plus précieux. Hirondelle hurla. Sa voix se fendit. Mais elle continua jusqu’à ce que sa gorge la brûle et que sa bouche se tapisse d’une aigreur douloureuse.

Une minute. Rien de plus. Une simple et bête minute avait suffi à effacer la troupe, son histoire.

La rage au ventre, Hirondelle chassa ses larmes et activa les nœuds arcaniques. « La mission pense à la mission, rien que la putain de mission », se répétait-elle. Aussitôt, la chaloupe se détacha et glissa sur un nuage chargé de débris. Barre en main, l’oiselle fit osciller le safran. Chaque à-coup était plus puissant que le précédent et, le bois, sous sa prise, semblait prêt à se rompre. La barque s’éloignait lentement. Trop lentement. Mais cela devrait être suffisant. Pour vivre. Pour voir demain. Pour la volière.

Soudain, elle gémit.

— C’est vraiment pas le moment ! gronda Hirondelle par-dessus les explosions. Désolée !

D’un coup de botte, l’acrobate la fit taire. Sa tête rencontra le plancher dur du canot ; ses doigts s’agitèrent sous le joug de spasmes avant de s’immobiliser ; sa respiration demeura régulière. Rien qu’une oiselle en formation ne pourrait surmonter. Hirondelle, comme chacune avait eu son lot de contusions et de chocs.

Un craquement sinistre dévora le tapage des projectiles et des explosions. La Cage aux Miracles se disloquait. Morceau après morceau, le navire sombrait dans une nuée d’étincelles brûlantes.

— Non ! implora Hirondelle avant de répéter : non, non, non, non !

La pénombre se perça d’un rougeoiement vif ; une déflagration déchira le ciel peint en clair-obscur. Sous les doigts de l’oiselle, la barre se brisa. Les éclats de bois se plantèrent dans sa paume. Elle cria. Déstabilisée et bringuebalée par l’écho de la détonation, Hirondelle percuta violemment le plancher tandis que le souffle chaud chassait au loin l’embarcation.

Ses yeux se fermèrent.

La noirceur de la poudre et des fumées l’enrobèrent ; l’épuisement avait gagné.


*


Hirondelle toussa. Un crachat douloureux glissa sur ses lèvres, lourd des cendres, de la suie et des poussières. Pendant un bref instant, elle se demanda si elle n’était pas déjà entre les mains des Autres pour le long voyage vers l’Après. Cependant, les picotements vifs dans ses jambes et ses bras ne sauraient la tromper. Elle était en vie. En dépit du destin. En dépit de tout.

Péniblement, elle ouvrit les yeux et avisa son point de chute. Un rivage cruellement ordinaire. Du sable gris, comme il y en avait partout sur les berges du continent ; des rochers aux teintes roses ; des algues sombres et effilées pareilles à des doigts décharnés. Éparpillés sur la lagune, les débris du canot de sauvetage laissaient peu de place à l’imagination quant au sort de la volière. Hirondelle frappa le sol, le poing serré.

— Merde, merde, merde et re-merde ! beugla-t-elle avant de se redresser et de hurler sa colère aux vagues. Putain de merde !

À quelques mètres, son regard furibond attrapa le reflet d’un vêtement bleu. Bleu comme elle. D’un pas vif, l’oiselle se dirigea dans cette direction. Étendue sur le sable, empêtrée dans ses manches, elle était là. D’abord, Hirondelle crut qu’elle était morte. Son corps maigrelet, inerte, ne semblait pas respirer. Mais, l’acrobate observa la valse discrète de son souffle. Cela ne l’enragea que plus. Comment, par les Autres, comment osait-elle être en vie quand sa volière, sa famille, n’était plus ? Cela n’avait-il pas suffi que par son existence, elle détruise l’ancien royaume ? L’oiselle s’installa brusquement à califourchon sur elle et arma son bras pour frapper.

Mais elle toussa. Le son rauque, catarrheux, résonnait dans le creux de sa poitrine avec violence. Agités par les tressauts, les voiles qui masquaient son visage s’écartèrent juste assez pour révéler une bouche et un menton tatoué de motifs floraux en arabesque bleus. Son corps retomba mollement, épuisé. Hirondelle ravala sa fureur et se ravisa. Plantée à côté d’elle, la voltigeuse lui tapota les joues, sans douceur ni brutalité.

— Hé ! On se réveille !

Elle gémit, comme une enfant qui ne veut pas se lever à l’aube.

— Ouvrez les yeux ou je vous balance à la flotte, insista Hirondelle d’une voix dure, sèche. Je sais que vous allez bien. Je vous vois respirer.

— Je vous en prie, il est inutile de crier…

— Faut croire que si, puisque avant, vous répondiez pas.

Hirondelle se releva, observant sa cible pendant un instant avant de scruter les alentours.

— Il me semble vous reconnaître, chuchota-t-elle, toujours allongée. Votre visage et votre marque me sont familiers.

La gorge nouée, l’oiselle attendit que la magistère recolle les morceaux. Les murmures de l’océan disparurent derrière le vacarme des battements de son cœur.

— Se pourrait-il que vous soyez une soldate ? Je vous ai vue lors de la représentation de ce soir si je ne…

Elle se redressa brusquement. La poitrine de la voltigeuse se figea. Hirondelle baissa le nez, cherchant à cacher ses joues et sa marque entre les mailles de la chevelure désordonnées.

— Où sommes-nous ?

Une vague de soulagement la traversa, mais elle ne relâcha pas sa garde pour autant. Pour l’instant, elle n’avait pas rassemblé les morceaux, mais il ne fallait pas abuser de la chance.

— Demande donc à ton Dieu, il te murmure toutes les vérités du monde, non ? cracha l’artiste entre ses dents, à voix basse.

— Pardon, je ne vous ai pas entendu, reprit l’autre. Pourriez-vous répéter ?

— J’ai dit que j’en savais rien ! gronda Hirondelle d’une manière un peu trop virulente, les mains sur les hanches, avant de se radoucir : Je peux juste vous dire que nous sommes toujours en Sèvre.

— Comment le savez-vous ?

L’oiselle lui décocha un regard mauvais, s’empêchant tout juste de l’envoyer paître alors qu’une idée lui vint. Si elle était vraiment ignorante à ce point, il serait facile – tout du moins sur le papier – de la conduire auprès du commanditaire de son rapt. Sans navire, l’accès de Bellum était compromis, mais le reste des terres de Riva était envisageable. Le périple était dangereux, mais avec un peu de chance…

— Regardez autour de vous, se contenta-t-elle de répondre en haussant les épaules.

Elle contempla les alentours, ses bras maigres se resserrant sur sa silhouette. Les embruns jouaient avec les tissus de sa robe, de sa coiffe. Elle grelottait. Et, bien qu’elle essaya de le cacher, ses dents claquaient. Hirondelle songea alors qu’elle pourrait aussi bien l’abandonner sur cette plage. Plus d’elle ; plus de Faïence, plus de problèmes. Et, même si elle savait que c’était impossible, un murmure insidieux à son oreille lui faisait miroiter que tout pourrait redevenir comme avant.

— C’est-à-dire que… Je ne sors pas beaucoup du palais apostolique, avoua-t-elle, embarrassée. Les promenades quotidiennes que l’exarque m’autorise sont limitées à mon balcon et aux jardins intérieurs.

Hirondelle n’en crut pas un mot et joua la compassion à la perfection. « Une fois coupée, la tête du serpent peut encore mordre », voilà ce qu’elle avait toujours entendu à propos de l’église Maïolique. Tout ce qu’elle pouvait dire ou faire était habité par le mensonge, la manipulation. Certes, elle avait l’air perdu et fragile, mais Hirondelle n’oubliait pas que cette fille était officiellement à la tête de la cabale qui, sur les ruines de l’ancien royaume, avait bâti Parian.

— Raccompagnez-moi, exigea-t-elle subitement.

Son attitude avait changé. De toute petite chose insécure, elle se tenait à l’aune de ceux à qui l’on ne refuse rien. Le regard étréci autant par la surprise que par la méfiance, Hirondelle ne savait pas s’il fallait qu’elle entre dans son jeu pour mieux la piéger ou bien refuser. Sa mâchoire se serra alors qu’elle pensait à Pétrel, à la volière. La mission.

— Pas si c’est demandé sur ce ton-là, répliqua Hirondelle en croisant les bras sur sa poitrine.

— Je vous demande pardon ?

Elle se recula, sur la défensive. « On a pas l’habitude d’entendre le mot “non”, à ce que je vois », constata non sans déplaisir l’oiselle.

— Je veux bien vous reconduire à Faïence, mais pas si vous me le demander comme ça, répéta l’artiste, le visage modelé par un sourire poli qui dissimulait sa jubilation. On est plus au palais et je suis pas votre chien.

— Comment osez-vous ?! s’agaça-t-elle, en approchant, un index pointé en guise de menace vers son interlocutrice. Oseriez-vous braver Ses désirs, privé le monde de Sa voix en refusant de me conduire auprès des miens ? Quelle apostate êtes-vous donc ?!

— Le genre qui tient à sa peau, votre Grâce, se défendit Hirondelle. Mais si vous ne voulez pas de mon aide…

Les mains glissées dans les poches de son pantalon, l’oiselle commença à s’éloigner dans une direction – au hasard. Dans le sable humide, ses pas semblaient légers et assurés.

« Trois, deux, un… » compta la voltigeuse.

— Attendez !

« Bingo ! », fanfaronna intérieurement l’artiste qui se retourna à peine. Elle rassembla ses jupons encore gorgés d’eau dans une inélégante brassée et trottina pour rattraper l’oiselle.

— Pourriez-vous, s’il vous plaît, me raccompagner à Faïence ?

— Est-ce que c’était si compliqué que ça ?

— N’abusez pas ! trancha-t-elle. Le ferez-vous, oui ou non ?

— Comment puis-je refuser après pareille demande ? se moqua ouvertement Hirondelle.

Tandis que l’artiste se tournait pour reprendre le chemin, sa main attrapa son veston vivement. Ses doigts enroulés sur le tissu tremblaient.

— Promettez !

Hirondelle la considéra, en silence.

— Promettez que vous me raccompagnerez à la capitale !

— C’est promis, mentit l’oiselle sans ciller. Dites-moi plutôt comment je dois vous appeler. La route va probablement être longue et je n’ai pas envie de vous donner du « votre Grâce » tout du long.

— Porcelaine, souffla-t-elle en retour après un instant suspendu. Vous pouvez m’appeler Porcelaine. Maintenant, allons-y. Passez devant, je vous prie.

— Parce que vous comptiez ouvrir la marche ?

Porcelaine ne s’abaissa pas à répondre et, ses robes toujours dans les bras, continua tout droit.


Chapitre IV



À la grande surprise d’Hirondelle, Porcelaine était coriace. Pour une personne qui avait passé le plus clair de son temps dans un palais, choyée et protégée, elle ne se plaignait que très rarement. Ou plutôt, moins souvent que ce que l’oiselle avait imaginé. Sauf le soir, où elle donnait de la voix pour tout le reste de la journée.

— Depuis le temps que nous marchons, n’aurions-nous pas déjà dû rencontrer une auberge digne de ce nom ? commenta-t-elle avec une moue désobligeante quand Hirondelle alluma le feu. Et par Ses Grâces, dites-moi que nous n’allons pas encore manger des racines et des lanières de venaisons bouillies…

— Vous savez que la situation n’a pas changé, n’est-ce pas ? Et que vous plaindre n’y changera rien ? Nous avons dérivé vers la pointe du Jour, expliqua pour la énième fois l’artiste. Et avec la Purge, la plupart des villages sont abandonnés. Donc, navrée, « rencontrer une auberge digne de ce nom » n’est pas vraiment dans nos possibles. Mais pourquoi vous me tympanisez avec ça ? Vous le savez, non ?

« Parce que c’est votre faute », ajouta intérieurement Hirondelle avant de se pencher pour souffler sur les braises. Porcelaine garda le silence. Sans doute n’avait-elle rien à répliquer sinon avouer ses responsabilités. Ce qui, quelque part, était mieux pour elles deux.

Autour, les forêts de pins marins formaient des ombres effilées aux allures inquiétantes. Leurs silhouettes, dessinées en longs doigts, semblaient pouvoir se refermer sur leurs proies pour leur tordre le cou et les dévorer vivantes. Lointain, le souffle des embruns sifflait et balayait des nuées de sable, y compris dans les terres, garantissant un air doux, frais. Quelques animaux nocturnes filaient, trop craintifs pour s’approcher ou plus vraisemblablement trop malins pour risquer d’être capturé et finir en dîner.

— Encore cette écuelle ? protesta Porcelaine en désignant l’objet d’un geste du menton. Nous allons attraper une maladie à force de l’utiliser…

— Si Votre Altesse à une meilleure idée, je suis preneuse, répliqua aussitôt Hirondelle, acerbe. Mais je vous ferais remarquer qu’en plein bois, difficile de trouver un service complet et en argent pour vous satisfaire.

— Ne soyez pas ridicule, vous savez très bien que je me contente parfaitement de mes doigts ! Je m’inquiète de la possible rouille et des salissures passées, voilà tout.

— Et de mon côté, ne vous ai-je pas dit que cela ne craignait rien puisque j’avais récuré soigneusement cette écuelle avec du sable et de l’eau de mer ?

— Certes, mais…

— Alors le débat est clos. Et si ça ne vous plaît pas, votre Grandeur peut s’honorer d’un jeûne, trancha Hirondelle en versant un peu d’eau dans la gamelle pour la faire bouillir. Dans tous les cas, moi, je mange.

Penaude, Porcelaine s’installa tout de même de l’autre côté du feu. Ses mains osseuses virent se placer délicatement sur ses genoux tout aussi cagneux. Elle tira un peu sur sa robe fine, essayant de couvrir ses doigts. Comme le reste de son corps, ses articulations étaient décorées de fleurs bleues, les mêmes qui bardaient les balcons de Faïence. D’après les dogmes, ces marques – naturelles disait-on – étaient la preuve de sa sainteté, de sa connexion avec le divin. L’origine de Parian et du culte. Elle était celle-qui-entend-Maïol, sa voix.

Hirondelle caressa sa joue avant de se mettre à la découpe des tubercules récoltés en chemin, tout en songeant que pour une personne dans le milieu de sa vingtaine, la magistère était particulièrement frêle. Toutefois, l’oiselle doutait qu’elle ait connu la faim. Sa maigreur devait être naturelle ou le fruit d’une coquetterie sordide. Il n’y avait que ceux et celles qui étaient suffisamment riches pour manger à satiété tous les jours pour se priver à dessein par esthétisme et le lendemain, si la mode changeait, se gaver à en vomir. Le reste du peuple, lui, n’avait pas ce luxe.

Alors, l’acrobate grignota les morceaux de viande durs et sans goût, mâcha pendant de longues minutes les racines pour en faire une purée avant d’avaler et se rinça la bouche avec la soupe formée au fond de la marmite. Porcelaine l’imita, mais pas de bonne grâce. À plusieurs reprises, elle manqua de vomir. Bien malgré elle, Hirondelle la jugea avec pitié.

— J’imagine que c’est mon plat préféré et ça passe mieux, glissa-t-elle, avec un ton plus agréable. Il y a bien quelque chose que vous aimez bouffer ?

— Les intendants surveillent beaucoup mon alimentation, je ne mange pas pour le plaisir, confesse la religieuse en retour, en insistant sur le verbe « manger », le nez bas. Mais une fois, il m’a été donné de goûter une pâtisserie qui était tout bonnement délicieuse…

— Parfait ! Essayez donc avec ça.

— Je crains que tenter de me dire que cette viande bouillie est en réalité une douceur ne marchera pas, vous savez, rétorqua Porcelaine, un sourcil arqué. L’imagination à ses limites.

— Faites un effort, Votre Altesse, insista Hirondelle un peu plus acerbe, les yeux levés au ciel. Si vous me dites le nom de cette pâtisserie, peut-être que je pourrais vous en parler et, avec un peu de chance, ça fera illusion.

— Malheureusement, je ne m’en souviens pas, confessa son interlocutrice soudainement abattue.

Un silence froid s’installa où seuls les crépitements du feu et les murmures du vent s’exprimaient. Porcelaine faisait jouer ses ongles sur le bord de son écuelle. Ses lèvres bleues se plissaient dans une grimace à la douleur enfantine. Hirondelle la fixait, incapable de savoir ce qui pouvait bien la préoccuper à ce point. Ne pas se rappeler d’un nom, ce n’était rien. Insignifiant, même. Alors, pourquoi y prêter autant d’importance ?

— Décrivez-moi ce que c’était et je vous le dirais, proposa tout simplement l’oiselle. À part si c’était un truc particulièrement cher, j’ai beaucoup voyagé… du coup, je peux peut-être deviner.

— Eh bien… Je me souviens que c’était assez petit pour tenir dans ma paume, commença Porcelaine en tendant sa main devant elle. Et, c’était léger. Vraiment léger. À l’intérieur, il y avait une sorte de crème épaisse. Et sur le dessus, une coque croustillante.

— Vous vous moquez de moi ? déclara Hirondelle. Vous êtes bien sûre de vous ?

— Je suis certaine de moi, pourquoi ? Ai-je dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

— Ce que vous décrivez là, c’est un bête chou à la crème ! On en trouve absolument partout, à Parian et même ailleurs, s’exclama l’acrobate en proie aux rires. C’est le dessert le plus commun et le plus ennuyeux du monde !

— Excusez-moi de ne pas avoir voyagé par monts et par vaux, marmonna Porcelaine en rougissant. Ni de pouvoir décider ce qui est disposé dans mon assiette.

— Non, non, le prenez pas comme ça ! Vraiment ! C’est juste que… Bah… Disons que j’imaginais que vous alliez me décrire quelque chose d’extrêmement complexe, rare et cher, quoi. Vous n’êtes pas n’importe qui.

Le menton sur ses genoux repliés contre sa poitrine, la religieuse eut un sourire énigmatique, prisonnier entre la complicité et la tristesse. Elle chassa quelques mèches de ses cheveux balayés par la brise derrière ses oreilles avant de déposer son bol devant le feu. Il était à peine entamé. Ce n’était pas la première fois qu’elle ne finissait pas son repas.

— Moi, ce que je préfère, ce sont les sorbets de Bellum, déclara Hirdondelle pour essayer d’égayer la conversation. C’est vraiment bon et frais. En plein été, il n’y a rien de meilleur. Je salive rien que d’y penser !

— Qu’est-ce que c’est ?

— De la crème refroidie dans laquelle on a mis des fruits ou des sirops pour parfumer le tout. Par contre, si on mange trop vite, ça file mal à la tête. Mais ça passe. Les gosses et les adultes en dévorent des tonnes, quand il fait chaud.

Loin d’avoir l’effet désiré, il sembla à Hirondelle que son histoire ne fit qu’accroître la nostalgie dans le regard de son interlocutrice. Alors, sans vraiment savoir pourquoi, elle déclara :

— Un jour, je vous ferais goûter.

— Vraiment ? demanda Porcelaine, les yeux pétillants. Vous savez qu’il ne faut s’engager que sur des promesses que l’on peut tenir, n’est-ce pas ?

— Je vous le promets.

Le visage de la diacre s’illumina soudainement et elle retrouva l’appétit. Elle mangea plusieurs cuillères sans rien dire.


*


Hirondelle se réveilla à l’aube. Entre les pins, la lueur du soleil filtrait et les nuances du ciel s’étalaient comme des couleurs sur une palette d’un artiste. « Un jour de plus », songea-t-elle tout en se redressant, les yeux à moitié collés par la chassie. Elle sentit alors une forme de tendre tiédeur l’entourer. Les braises mortes dans la nuit ne pouvaient pas lui avoir autant chauffé les os. Au mieux, elles donnaient une odeur de feu à ses cheveux. Roulée en boule, juste à côté, Porcelaine dormait encore. Hirdondelle remarqua qu’elle avait les bras nus. Et que ceux-ci, à l’instar de son visage, étaient tatoués. D’élégantes arabesques glissaient sur sa peau dans des teintes azurées. Des fleurs minuscules piquaient le renflement de ses coudes, de ses muscles avec des bourgeons de myosotis ou de primevère à peine éclos. Pas une parcelle de son corps ne semblait être dépourvue de ce bleu. La couleur de Parian. La couleur de l’église Maïolitique.

La voltigeuse se leva. Un châle tomba par terre. Celui de Porcelaine.

— Merci. Vous n’étiez pas obligée, vous savez, déclara Hirondelle en lui tendant son bien lorsque sa compagne de voyage commença à ouvrir les yeux. Vous avez dû avoir froid.

— Vous grelottiez, trancha l’endormie d’une voix étrangement rauque et basse. Je ne pouvais tout de même pas vous laisser ainsi. Et, vous en auriez fait de même pour moi.

« Non », songea l’oiselle mais elle s’entendit dire :

— Bien sûr.

— Espérons que la nuit prochaine sera moins fraîche ou que nous puissions trouver refuge dans un endroit plus abrité. Une grotte, peut-être ? Après tout, nous semblons longer un chemin de falaise.

— Je ne m’y risquerais pas, balaya Hirondelle d’un hochement d’épaule désinvolte. Je ne suis pas du coin et je ne connais pas les marées. Faire étape là-bas, c’est peut-être signer notre arrêt de mort.

— Et quitter les pinèdes ? N’est-ce pas envisageable ? Nous aurions plus d’abris dans une forêt de chêne, par exemple. Sans parler de la nourriture qui pourrait être plus… Moins… monotone ?

— Nous pourrions, en effet, dévier un peu et aller plus loin, pour trouver des bois plus denses…, concéda Hirdonelle, bonne joueuse, mais avec une idée en tête. Mais disons qu’à moins que vous souhaitiez tomber sur des ours en pleine scène d’amour ou une mère et ses petits, je déconseille ce genre de crochets.

— Je suis prête à prendre le risque, s’exclama alors Porcelaine en se levant d’un bond. Loin de moi l’envie de paraître ingrate, mais je pense que ce serait beaucoup plus agréable. Et puis, vous avez promis, n’est-ce pas ?

— Hein ? Quoi ?

D’un pas, elle s’avança et jamais elles n’avaient été aussi proches. Ses yeux d’une pâleur surnaturelle clouèrent subitement Hirondelle au sol. Cette femme était à la fois une agnelle et une louve. Et, il était impossible de savoir quand l’un ferait face au profit de l’autre. L’oiselle serra les dents.

— Le sorbet. Vous avez promis de m’en faire goûter, hier, continua la magistère. Alors… Vous ne pouvez pas me laisser être dévorée par de vilains ours en colère. Sinon, vous rompriez votre engagement. Et qui y-a-t-il de plus terrible que cela ?

L’artiste ne répondit rien ; incapable de répliquer quoi que ce soit. Elle se contentait de fixer son interlocutrice, d’observer ses mimiques à la fois douce et acérée comme son sourire qui semblait tout à fait innocent, mais qui, en réalité, était lourd de cette victoire. À côté, Huppe était bien plus supportable. Cette pensée envoya un coup de poing dans l’estomac d’Hirondelle qui déglutit. « La mission », se rappela-t-elle, le bruit de la coque brisée par les obus des canons dans les oreilles.

Chapitre V



Au cœur de la forêt, Hirondelle ne pouvait compter que les passages d’animaux pour s’orienter vers Bellum. Suivre la côte avait au moins l’avantage de ne pas la perdre. En longeant les contours de l’océan, elle était certaine d’arriver à destination. Mais, les choses étaient plus difficiles car il lui était impensable de rejoindre la moindre route forestière. Les échanges terrestres étaient, certes, rares maintenant que les navires s’équipaient de nœuds arcaniques porteurs de vent, mais ils existaient encore quelques braves – autant dire pauvres – qui préféraient commercer par les anciens chemins. De fait, les pistes étaient toujours entretenues et surveillées par les gardes-chasse de Parian. Et, depuis cette promesse près du feu, Hirondelle se demandait si sa prisonnière ne se doutait pas de quelque chose.

Alors, il était hors de question de la ménager. Elles pouvaient bien être deux à jouer à ce petit jeu de dupe.

L’oiselle empruntait les voies les plus tortueuses, là où les racines des arbres affleuraient et les épineux pullulaient. Les voiles légers de la tenue de la religieuse s’accrochaient régulièrement et se déchiraient, exposant sa peau. Toutefois, elle ne démordait pas de sa décision et continuait de marcher, la mine haute. Porcelaine devait sans doute être de ces personnes qui ne voulaient pas avoir tort et qui, ne savaient pas renoncer. Et, hélas, Hirondelle était tout aussi têtue.

Soudain, le ciel se couvrit d’épais nuages sombres. Ils menaçaient d’exploser à tout instant. Leurs renflements noirs n’auguraient rien de bon tout comme l’odeur après les premières gouttes. Elles éclataient violemment contre le sol dans un parfum d’orage. Le genre de grain que La Cage évitait à tout prix lors d’un voyage.

— Il va falloir trouver un abri et vite, déclara Hirondelle. Ouvrez les yeux, si jamais vous apercevez un endroit qui pourrait convenir, dites-le-moi !

— Ce n’est qu’une averse, répliqua Porcelaine, dubitative. Auriez-vous peur d’un peu d’eau ?

— Je peux laisser Votre Grandeur sous le tonnerre, si ça peut lui faire plaisir. Peut-être qu’un coup de foudre vous remettra les idées en place ? Même si, j’en doute.

Dans son dos, Hirondelle sentit le regard acéré de son otage. Un point brûlant naquit entre ses deux omoplates et irradia. Elle serra les dents et se retrouva, lui décochant un sourire farouche en réponse. Porcelaine sembla déstabilisée pendant une seconde avant de reprendre son air régal. La voltigeuse poussa un juron et pressa le pas.

Hélas, comme prévu, la tempête se leva. Les quelques fragments de bleu dans le ciel moururent et ne resta que le gris charbon des nuages. Battante, la pluie formait un rideau dense, impénétrable. Et, le vent qui jusqu’alors n’était qu’une brise agréable se fit rafale. La cime des arbres grinçait et hurlait sous les assauts des bourrasques.

Une branche épaisse comme la cuisse d’Hirondelle chuta ; elle se fracassa au sol dans un craquement sourd, sinistre. Le tonnerre gronda. Porcelaine jappa et recula. Ses mains se plaquèrent contre ses oreilles. Agitée par un tremblement, sa bouche bleue se tordait sous l’angoisse. Un nouveau souffle balaya la forêt. Et, encore une fois, la foudre zébra le ciel. Contre-jour brusque ; les bois se découpèrent en angles décharnés.

L’oiselle attrapa fermement le bras de sa compagne. Son poignet semblait si frêle. Presque sur le point de se briser. Hirondelle chassa vivement ces considérations et la tira. Il fallait avancer, trouver un abri et surtout ne pas faire une mauvaise rencontre. La mâchoire serrée, elle observa la forêt. Au loin, entre les gouttes de pluie lourdes, elle distingua une aspérité dans les rochers. Une grotte, peut-être. Raffermissant encore un peu plus sa prise sur l’avant-bras de Porcelaine, elle fila dans cette direction. Derrière, la magistère suivait sans résistance. Elle ballotait, comme un paquet de linge sale. Son pied se prit dans une ornière et elle dérapa, mettant un genou dans la boue.

— Il faut continuer ! pressa l’acrobate. On doit pas rester là, c’est dangereux.

— Je ne peux pas…

— C’est vraiment pas le moment de faire un caprice, Votre Grâce ! Après, quand nous serons à l’abri, si vous voulez. Mais pitié, encore un effort.

Un nouvel éclair, bien plus vif et lumineux que les autres, zébra le ciel sombre. Porcelaine se recroquevilla un peu plus. D’un geste brusque, elle récupéra le contrôle de son bras enserré jusqu’alors par Hirondelle et plaqua ses mains sur son visage. Ses cheveux touchèrent le sol et se souillèrent.

Face aux réactions de sa compagne, l’oiselle décida de prendre les choses en main. Elle se pencha et l’attrapa fermement dans ses bras. Hirondelle songea immédiatement que si elle portait ce prénom et qu’elle appartenait à une volière, de par son physique, Porcelaine était bien plus proche de l’oiseau qu’elle. Elle pouvait presque sentir les os saillir au travers de ses vêtements. Un nœud coupable se forma dans son ventre.

— Tout ira bien, murmura-t-elle en glissant sa veste sur le visage de Porcelaine pour la protéger de l’averse. Une fois l’orage derrière nous, je vous promets que je trouverais de quoi faire un bon repas, d’accord ?

Pour toute réponse, la magistère sourit et s’appuya un peu plus contre l’épaule large de sa compagne. Le cœur d’Hirondelle manqua un battement, mais une nouvelle déchirure dans le ciel la rappela à l’ordre, au présent.

À grandes enjambées, elle rejoignit le passage. Un tronc tombé, au milieu d’un ruisseau. Il ne pleuvait pas depuis longtemps, mais l’eau était déjà tumultueuse, bouillonnante. Une crue se dessinait. Pourtant, elle décida de prendre le risque de traverser pour rallier la cavité. Sous leurs poids conjoints, l’arbre mort craqua et gémit. Mais il ne céda pas.

Devant l’entrée de la grotte, Hirondelle hésita, mais lorsque le tonnerre gronda, plus proche et violent que jamais, elle s’engouffra à l’intérieur. Là, une odeur humide étreignit sa gorge. Mais uniquement cela. Pas de musc animal ni même un grognement sauvage. Soulagée, elle soupira et s’enfonça un peu plus loin, dans l’espoir de trouver un léger relief si l’eau venait à monter. Un promontoire en pierre ne tarda pas à se dessiner. Avec délicatesse, elle déposa Porcelaine dessus et commença à l’ausculter.

— Vous allez bien ?

— Je me sens… étrange, murmura-t-elle en retour, la voix pâteuse. J’ai l’impression d’avoir déjà vu tout cela. Et j’ai beau avaler ma salive, je pourrais me noyer dedans.

— C’est sans doute le choc, balaya Hirondelle en se redressant. Il va falloir attendre un peu pour que je puisse allumer un feu. Tâchez de vous réchauffer quand même, d’accord ?

Brusquement, Porcelaine se raidit. Sa mâchoire se mit à claquer et pas seulement sous l’effet du froid. Ses doigts s’agitèrent. Ils essayaient d’attraper des formes imaginaires. Puis, sa tête bascula en arrière et une fine mousse perla à ses lèvres bleues tandis que le reste de son corps était pris par de violentes secousses. L’odeur rance de l’urine fraîche couvrit le parfum de la terre frappé par la foudre.

Paniquée, Hirondelle ignorait quoi faire et chaque choc contre la pierre lui soulevait le cœur à cause du son humide qu’ils provoquaient. Elle ôta sa veste et sa chemise qu’elle roula en boule et plaça sous la nuque fragile, raide. Ce n’était pas bien épais, mais elle espérait que cela serait suffisant pour que la magistère ne se blesse pas davantage.

Les minutes furent longues. Chaque tressautement semblait durer une éternité. Mais finalement, le corps de Porcelaine se détendit. Elle rouvrit doucement les yeux et se pinça aussitôt l’arête du nez et poussa un grognement rauque, grave.

Dehors, la pluie continuait, mais l’orage avait cessé.

— Vous allez bien ? s’inquiéta Hirondelle tout en approchant. Qu’est-ce qui vous… –

— Parlez moins fort, je vous en conjure, la coupa Porcelaine en se redressant péniblement. Ma tête me fait affreusement mal.

— Ce n’est pas étonnant, vu la crise que vous venez d’avoir. Ça vous arrive souvent ?

— Quotidiennement. Du reste, j’étais… surprise de ne pas avoir été sujette à une vision de Maïol, avant. Je commençais à croire que mon absence du palais l’avait peut-être froissé, commenta faiblement la religieuse, les poings serrés sur ses genoux. Par hasard, vous n’auriez pas un papier et un crayon ?

— Pourquoi voudriez-vous que j’aie ça sur moi ? répliqua du tac au tac Hirondelle, incrédule. Vous ne voulez pas plutôt boire ou manger ?

— J’ai entendu Ses Saintes Paroles, il me faut les noter au plus vite, insista l’autre avant de toiser l’oiselle des pieds à la tête et de lancer : je vous sais gré d’avoir protégé ma tête durant ma transe, mais pourriez-vous vous rhabiller ? Votre impudeur est… pour le moins dérangeante.

Les joues roses, Porcelaine détourna le regard après lui avoir tendu le paquet de linge. Puis, elle examina les pierres au pied du mur. Elle attrapa l’une d’elle et commença à graver la roche dure. Le crissement était insupportable. Hirondelle passa ses vêtements grossièrement, emmêlant les mèches folles de sa tresse au passage. Elle se redressa et s’avança vers l’entrée de la grotte. L’averse n’était pas prête de s’achever.

— Je vais chercher de quoi manger et… faire un feu, annonça-t-elle sans grande conviction pour cette dernière information. Essayez de rester discrète.

Sa remarque ne trouva aucun écho, juste le bruit de la pierre qui taille la roche. Hirondelle soupira et s’en alla. L’orage avait été bien plus violent que ce qu’elle avait imaginé. Par chance, le cours d’eau n’avait pas débordé, mais il charriait à présent des brindilles et des galets gros comme le poing de l’oiselle. Des rigoles de pluie et de boue serpentaient au travers des bois. Le gibier avait fui et, Hirondelle ne leur en voulait pas. La viande fraîche attendrait. Et, si elle devait être honnête, ce n’était même pas cela qui lui manquait le plus, mais le pain du jour, tout chaud, que l’on servait à chaque repas dans sa volière. Toutefois, dans ce malheur, elle dénicha quelques baies, des fruits sauvages et quelques racines délogées par le déluge.

Lorsqu’elle revint, Porcelaine avait cessé de s’échiner sur le mur et patientait, le menton posé sur ses genoux.

— J’ai pas trouvé grand-chose, annonça l’oiselle en approchant. Juste de quoi compléter un peu nos réserves. Si la pluie s’arrête suffisamment tôt, je pourrais essayer de chasser, demain matin.

— Et pour le feu ? s’enquit Porcelaine. J’ai tenté de faire quelque chose, mais… Le bois ne prend pas.

— Pas étonnant. Les morceaux sont trop grands, souligna Hirondelle en désignant les longues brindilles. Je vais allez racler de l’écorce, elle devrait avoir moins pris l’eau et brûlera mieux. Il faudra pas rester à côté, par contre.

— Pourquoi donc ?

— Les fumées. Elles seront denses et risquent de nous faire plus de mal que de bien. Je peux vous laisser en charge de la cuisine ? (Porcelaine haussa les épaules, ce qui pour elle voulait dire « oui ».) Parfait !

Hirondelle quitta de nouveau leur abri et revint une quinzaine de minutes plus tard, les bras chargés de plusieurs pelures d’arbre. Comme prédit, l’extérieur était peut-être humide, mais l’intérieur, vers le tronc, demeurait sec. Le feu ne fut pas évident à aviver, mais une fois parti et les premières nuées nauséabondes envolées, la chaleur commença à irradier dans la caverne. Bien que timides, les flammes réchauffèrent agréablement leurs vêtements trempés par la pluie. Porcelaine éternua à plusieurs reprises. Et c’était comme si tout son corps allait tomber en morceau à chaque secousse.

— Vous avez réussi ? demanda l’oiselle pour briser le silence, avant de préciser : ce que vous vouliez graver, sur la paroi.

— Ça n’a pas été sans peine, mais oui, souffla-t-elle avec un sourire de soulagement. Ses mots seront éternels sur les murs de cet endroit. Grâce à vous et à Lui, peut-être que cette alcôve deviendra un lieu de culte.

Une forme de sérénité l’habitait. Porcelaine scrutait ses mains abîmées, écorchées, mais semblait s’en moquer. L’idée d’avoir rempli sa mission lui procurait tout le bonheur du monde. Hirondelle réprima un frisson. L’attitude de sa comparse la mettait mal à l’aise, sans qu’elle ne sût vraiment dire pourquoi. Alors, elle se contenta de partager sa cueillette et de la regarder manger, prendre des forces.

— Vous disiez que ces visions étaient récurrentes…

— Vous êtes dans ma garde et vous ignorez cela ? releva Porcelaine en haussant un sourcil inquisiteur. Votre éducation est terrible, sincèrement. Ne le prenez pas personnellement, mais j’aurais songé que mes gardiens auraient eu à cœur de choisir des individus plus… pieux.

— Pardonnez-moi d’être issue du peuple, répliqua sèchement Hirondelle.

— Oh. Excusez-moi. Je ne voulais pas être désobligeante, s’empressa de corriger la religieuse avant de tendre une baie dodue et tout juste nettoyée à sa compagne pour faire amende honorable. Pour répondre à votre question, oui, cela m’arrive quotidiennement. Et, si je dois être honnête avec vous, si l’on ne me servait pas des décoctions pour calmer Sa Parole, je serais bien en peine de faire quoi que ce soit.

Devant le regard interrogatif que lui lança Hirondelle, elle continua :

— Lorsque j’étais enfant, il m’était fréquent de recevoir plusieurs messages par jour. Parfois même toutes les heures. Mes parents… (elle hésita avant de se reprendre), mes gardiens, ont consulté des médecins renommés de Parian et, avec leur avis en tête, ils ont décidé de juguler Sa Voix pour que je puisse avoir une certaine forme de paix. D’ailleurs, les marques sur mon corps sont apparues à ce moment-là. Vision après vision.

— Ça n’a pas dû être facile, j’imagine, d’être… un conduit divin, observa l’oiselle.

— Au contraire. Ce n’est rien puisque je L’aime.

— Même si ça vous fait souffrir ?

— Oui, souffle Porcelaine avec un sourire sincère. J’ai la chance de pouvoir L’entendre. De pouvoir délivrer Ses mots à toutes les personnes qui désirent écouter. Mon amour ne se limite à Lui, à Maïol, mais il s’étend aussi à chaque habitant et habitante de Parian. Puisse-t-Il me parler encore longtemps.

Suite à ce vœu pieux, elle baisa le bout de ses doigts, puis toucha son menton, ses lèvres avant d’apposer le plat de ses mains sur son front, paumes ouvertes vers le ciel. Porcelaine ferma les yeux. Son corps tendu suggérait qu’elle était attentive au moindre bruit, au plus petit frémissement. Hirondelle la fixait, partagée entre un curieux sentiment jaloux et une amertume cruelle.

Chapitre VI



L’arrêt de pluie se fit attendre longtemps. Trop longtemps. Si bien qu’elles durent quitter la grotte alors que les nuages étaient encore lourds de chagrin. Chaque goutte fracassant les feuillages, les buissons et les ruisseaux était une mélopée discrète, mais omniprésente. L’orage avait brouillé les pistes des animaux et perturbé l’équilibre fragile des bois.

À l’aube, lorsque l’averse se faisait bruine et que le ciel se paraît de couleurs pastelles, quelques lièvres et des biches se risquaient à sortir. Humide et grasse, l’herbe devait être savoureuse. Les épis rescapés, couchés au sol, hurlaient à Hirondelle d’aller ça ou là. Pour la première fois depuis le début du voyage, elle se sentit perdue. Vraiment, perdue. Et, hélas, elle ne pouvait pas l’avouer. Porcelaine devinerait ses intentions et quand bien même, l’oiselle avait le sentiment de ne pas être la seule à entendre mener un jeu de dupe, elle comptait garder la main. Le contrôle. Il en allait du bien de la mission.

« Pense à la récompense », songea-t-elle en cherchant le nord grâce à la mousse sur les troncs. « Pense à la récompense et à la volière que l’on pourra reconstruire, toutes ensemble ! ». Pour la première fois depuis de nombreux jours, elle pensa à Huppe, à Mésange et aux toutes jeunes oiselles qui avaient quitté le navire avant qu’il ne sombre. Hirondelle serra le poing. Il ne fallait pas qu’elle se contente de jouer. Il fallait qu’elle gagne. Ni plus ni moins.

— J’ai entendu une voix, murmura soudainement Porcelaine.

Ses mains glacées s’enroulèrent autour du bras de l’acrobate qui manqua de glapir. Mais elle se retint et cessa d’avancer, aux aguets. Entre les bruits diffus des bois, elle perçut, en effet, quelqu’un. Une personne solitaire qui semblait arpenter le chemin officiel à plusieurs centaines de mètres de là. Qui que ce fût, l’inconnu·e avait de l’audace. Ou assez de confiance pour ne pas craindre une attaque.

— Que faisons-nous ?

— Je ne sais pas encore, répondit Hirondelle dans un chuchotement ténu. Peut-être vaudrait-il mieux… Hé ! Revenez ! Qu’est-ce que vous –

— Je vais demander de l’aide !

Hirondelle tenta de saisir un des voiles de la robe de Porcelaine, en vain. Le vêtement fin glissa entre ses doigts. Filant à vive allure, la magistère gagna rapidement la voie forestière. L’oiselle la rattrapa, mais il était déjà trop tard : sa compagne se dirigeait vers un homme qui tirait un chariot. Au moins, ce n’était pas un soldat. Ceux-ci voyageaient toujours par deux, voire trois. Mais le fait qu’il soit seul attisait la méfiance d’Hirondelle. Certes, les routes étaient relativement sûres, mais personne n’était à l’abri d’une mauvaise rencontre. Elle serra les dents et rejoignit Porcelaine à l’aide de grandes foulées.

— Excusez-moi ! entonna la religieuse en approchant. Pourriez-vous nous accorder un peu de votre temps ?

— Tiens et moi qui ne pensait pas croiser d’autres personnes, en voilà une surprise ! s’exclama le bonhomme en s’arrêtant.

Il relâcha sa prise sur les manches et actionna un mécanisme pour que ces derniers restent vers le haut. Les roues se bloquèrent. Automatiquement, un minuscule pavillon se dressa. Un colporteur, à n’en pas douté. Et, si Hirondelle se fiait au curieux bagage qu’il portait sur le dos, il devait aussi être apothicaire. Retenu par des sangles de tissus, le corps en bois de la boîte proposait plus de petits tiroirs. Une écriture fine et illisible soulignait chaque compartiment.

— On ne rencontre plus souvent des vendeurs sur ces routes, observa Hirondelle les bras barrant sa poitrine.

— Pas plus que des personnes exerçant votre profession, jeune demoiselle, répliqua-t-il aussitôt, les fossettes de ses joues trahissant le sourire caché par son épaisse barbe. Vous voir à terre est… Curieux. Oui, c’est cela. Curieux.

— Par Sa Volonté et par Sa Main nous avons la chance de vous croiser, monsieur, souffla Porcelaine en se signant.

— Ah, une adepte de Maïol à ce que je vois, retoqua-t-il, toujours avec malice. Que puis-je pour vous ?

— Ma foi, nous cherchons à regagner la sainte cité de Faïence, s’empressa de dire la dévote en coupant la parole à l’oiselle. Nous avons connu quelques déboires, malheureusement, et nos réserves sont maigres. Tout comme notre bourse, hélas…

Le camelot porta sur Hirondelle un regard empreint de curiosité et d’amusement. Il avait compris et était au courant. La mâchoire crispée, elle essayait de ne rien laisser paraître. Mais son cœur battait la chamade. Il suffirait d’un mot et cet inconnu réduirait ses efforts à néant. Un geste et Porcelaine ne croirait plus à ses mensonges. Et bien que frêle, il lui serait difficile de la conduire jusqu’à Bellum si elle se débattait.

— Je comprends, le royaume est agité en ce moment, temporisa le marchand avant d’ouvrir la malle qui trônait dans son chariot. Par chance, j’ai fait le plein et je retourne à Faïence. Je peux donc vous céder quelques affaires à un prix défiant toute concurrence. Ou, si vous n’avez pas les moyens, en m’escortant. Après tout, comme vous l’avez si bien dit, les routes ne sont pas sûres et je suis seul.

— Vous avez entendu ? s’exclama Porcelaine, rayonnante. Quelle aubaine ! Par Sa Grâce, mille mercis !

Alors qu’elle se penchait sur les marchandises, l’homme adressa un signe de la tête à l’oiselle. Il ne vendrait pas la mèche. Tout du moins, pas tout de suite. Elle se détendit un peu, mais pas complètement. Hirondelle fit mine d’observer les articles proposés à son tour. Des biscuits secs, du fromage à pâte dure, quelques bocaux et bien sûr, de la venaison. Beaucoup de carrés de tissus – du coton, de la soie – et galons. En somme, rien d’extraordinaire ou qui déviait de la norme. Pourtant, Porcelaine regardait tout cela avec un œil admiratif. Sortait-elle donc si peu, comme elle l’avait affirmé ?

— Je suppose que nous allons prendre quelques réserves pour la route, souffla l’acrobate en tirant sa bourse. Est-ce que cinq saxe d’argent suffiraient ?

— Ma foi, je peux vous céder du fromage et des biscuits pour ce prix, mais guère plus. Quand vous disiez ne pas avoir de moyen, je ne pensais pas que c’était à ce point !

— Par hasard… Pardonnez-moi de demander mais, vous êtes également vendeur de plantes médicinales, n’est-ce pas ? requit Porcelaine qui continua après l’avoir vu hocher la tête : auriez-vous de l’épizène séchée, pour faire des tisanes ?

— De l’épizène ? Non, je ne crois pas, fit-il en tâchant de masquer sa surprise. À quelle fin vouliez-vous utiliser cette plante ? Peut-être que je peux vous proposer autre chose.

— Oh… Je vois. Il m’arrive de faire des… crises. Des épisodes durant lesquels, je ne peux pas vraiment me contrôler et qui sont parfois violentes. Avec des spasmes et des tremblements. Je voudrais faire en sorte de ne pas en avoir le temps du voyage. Ou, le moins possible.

— Dans ce cas, je vous conseille de boire ceci, déclara le vendeur après un instant de réflexion. Il s’agit de spinelle blanche. Une plante commune, mais que beaucoup sous-estime, car elle provient d’un épineux – d’où son nom. Il vous suffit de bouillir de l’eau et d’ajouter les fleurs. Une fois que le liquide devient laiteux, vous pouvez y aller. Vous devriez être tranquille avec ça.

— Merci ! Combien est-ce ?

— Baste ! C’est si commun que je n’ai pas à cœur de vous faire payer. Si nous étions dans un territoire où elle est rare, pourquoi pas, mais ici… elle pousse en abondance.

— Tout de même, insista Porcelaine. Tout service mérite paiement et tout acte de bonté doit être salué.

— Si vous y tenez, vous pouvez m’accompagner jusqu’à ma prochaine destination. J’ai prévu de faire halte dans un village, à la bordure des bois. De là, vous pourrez reprendre votre chemin.

Son attention glissa vers Hirondelle et il lui adressa un regard appuyé.

— Merci, monsieur… ?

— Oh juste ciel, il est vrai que j’ai manqué à tous les usages ! rit-il en tendant ses achats à l’oiselle. Appelez-moi Barnabas. Et vous, mes enfants ? Puis-je vous demander vos noms ?

— Hirondelle.

— Cauri, enchanté, murmura la religieuse après un instant d’hésitation. Merci de bien vouloir faire la route en notre compagnie.

— C’est plutôt vous qu’il faut remercier. Voilà des jours que je chemine seul. Discuter un peu me fera du bien ! Vous pouvez mettre vos bagages dans mon chariot.

Sous le regard insistant de Porcelaine, Hirondelle finit par déposer le baluchon d’affaires qu’elle transportait. Barnabas replaça sur son dos son officine et actionna les mécanismes de sa carriole avant de se saisir des manches. D’un pas décidé, il ouvrit la marche.


Voyager avec quelqu’un était certes plus agréable et reposant, mais c’était aussi une source d’angoisse. Barnabas avait compris qui était « Cauri ». Les nouvelles de la disparition de la voix de l’église Maïolitique devaient faire grand bruit. Non seulement à Parian, mais également chez ses proches voisins. Si les rumeurs reliaient la volière abattue en plein ciel, le même jour à cet enlèvement… Le colporteur n’avait pas besoin de faire des efforts pour assembler les deux événements. Alors, Hirondelle restait sur ses gardes. Il semblait jouer le jeu de l’ignorance, mais à quel titre, en quel honneur ?

À la nuit tombée, ils gagnèrent un relais de chasse connu du vendeur. L’endroit était vétuste et une odeur de vieux sang, âpre, régnait. Mais, comme l’avait fait remarquer Porcelaine, dormir au sec et à l’abri était déjà un luxe. Et une fois de plus, l’oiselle fut agréablement surprise par l’attitude de la dévote. Si elle devait être honnête, elle se serait attendue à des commentaires, des remontrances. Mais non. Porcelaine prit même l’initiative d’allumer le feu après avoir dépoussiéré la marmite dans l’âtre et nettoyer le foyer étouffé par les cendres. Sa seule exigence fut celle de pouvoir siroter sa tisane de spinelle blanche avant de dormir et d’occuper le lit le moins humide. Deux choses que concédèrent bien facilement Barnabas et Hirondelle.

Une fois le repas terminé, l’acrobate s’en alla laver la vaisselle à la rivière la plus proche. Lorsqu’elle revint, les mains glacées par l’eau vive, elle trouva le vendeur sur le palier, pipe en bouche.

— Ne faites pas trop de bruit, votre amie dort déjà profondément, commenta-t-il alors qu’elle s’apprêtait à entrer. Il serait dommage de la réveiller. Elle a l’air épuisée.

« C’est bien le cadet de mes soucis », songea Hirondelle, qui se contenta de répondre :

— Oui, la route est longue pour qui n’a pas l’habitude.

Les deux se dévisagèrent comme deux chats prêts à se bondir dessus. Un filet de fumée glissa hors des lèvres de Barnabas.

— Vous pouvez arrêter votre petit numéro, oiselle, ricana-t-il à voix basse. Je ne sais pas à quel jeu stupide et dangereux vous jouer, mais je vous conseille de faire plus attention à l’avenir. Tous les vendeurs ambulants ne sont pas aussi… généreux que moi.

— Je suppose que j’ai de la chance, dans ce cas, répliqua Hirondelle non sans un certain mordant. Mais je me demande bien ce que vous avez à gagner à me couvrir. Et vous et moi savons très bien que vous n’allez pas à Faïence.

— Si vous pensez que votre caste est la seule à avoir des reproches à faire à l’église, vous vous trompez.

— Me dénoncez vous rendrait probablement riche, pourtant.

— Je n’ai que faire de l’argent sale.

Avec mépris, il cracha au sol. Sa salive était teintée par le tabac qu’il fumait.

— En revanche, ce ne sera possiblement pas le cas de toutes les personnes que vous croiserez, continua-t-il en esquissant des ronds de fumée piquants avec sa pipe. Enfin, le destin récompense sans doute l’insolence de la jeunesse car je doute que les nouvelles aient atteint les régions du Nord. Et là-bas, peu de gens reconnaîtront cette gamine. Ou votre marque. Rendons grâce au culte qui dépouille la campagne de ses habitants et plonge ces territoires dans le noir.

— Ouais… Merci à Lui, comme elle dirait, souffla l’oiselle, sardonique. Par hasard… La volière…

— Rendue au fond de l’océan, j’en ai bien peur. Et j’ignore ce qu’il est advenu des personnes qui étaient sur le navire. Je sais seulement que les gardiens de votre comparse la cherchent et promettent monts et merveilles à qui leur rendra leur précieuse enfant. Enfin… précieuse… Est-ce vraiment le mot que j’emploierais ? Rien n’est moins sûr.

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Bien sûr qu’elle l’est. Tous leurs mensonges sont bâtis autour d’elle.

— Ma grande, croyez-moi que s’il l’aimait et qu’elle comptait pour eux, jamais il ne lui donnerait de l’épizène.

— J’y connais rien, en plante.

Il toussa après avoir avalé une bouffée trop importante de sa pipe. Hirondelle, défiante, grimaça. Barnabas se racla la gorge et cracha de nouveau. L’oiselle le toisa, incapable de cacher son air dégoûté cette fois-ci.

— Vous êtes probablement trop jeune pour vous rappeler du temps d’avant, n’est-ce pas ? fit-il en déversant l’étoupe de tabac sur le sol pour ensuite l’éteindre en le foulant du talon. Si Parian existe, c’est en partie grâce aux ravages de cette plante. Chez l’adulte, à petite dose, elle emporte quiconque en consomme vers l’onirisme. Flirté avec la réalité est bien plus plaisant que d’avoir les deux pieds dedans. Avant la purge, certains peuples de marins de l’ouest l’utilisaient avant les grandes chasses au rorqual… « Ton corps est la glaise de Son royaume et tu ne saliras point cette terre qui n’est pas tienne », n’est-ce pas ce qui est dit dans les textes sacrés ?

— Mais ? Puisque je sens qu’il y a un « mais » ?

— Ah, de grâce, un peu de patience ! Mais, outre les soucis liés au déni de réalité, hélas, chez les plus jeunes, la plante n’a pas totalement les effets escomptés. Au lieu de conduire la personne qui l’ingère vers ce confortable entre-deux, elle provoque des convulsions. Souvent, un épisode mineur qui restera isolé et, plus rarement, des crises plus fortes. Spectaculaires, même. Qui peuvent devenir chroniques. Alors, si vraiment elle consomme cette plante pour calmer ses événements…

Il suspendit sa phrase, comme si la vérité était trop lourde pour être dite ou bien parce que la haine qu’il éprouvait envers Parian était trop grande pour reconnaître Porcelaine comme une victime. Barnabas poussa un soupir. Son haleine empestait. Il frappa sa pipe contre les rondins du mur et entra dans la cabane.

Les bras chargés de vaisselles, Hirondelle demeura immobile pendant de longues minutes, incapable de savoir quoi penser.

Chapitre VII



— Nous voici arrivés !

Le village était si petit qu’aucun panneau n’avait été installé pour le signaler. Éloigné de la bordure de la forêt, il trônait au milieu d’une plaine verdoyante et était traversé par de multiples ruisseaux qui divisaient les maisons. La plupart étaient des ruines aux volets clos et aux portes fermées. Une fontaine à la bouche calcaire et aux rebords garnis de mousse faisait office de place centrale. Accrochés à des poteaux, des fanions voletaient. Depuis longtemps, ils avaient perdu leurs couleurs et s’effilochaient.

— Ce n’est pas vraiment ce à quoi je m’attendais, murmura discrètement Porcelaine à Hirondelle. Où sont passés les habitants ?

L’oiselle avait plusieurs réponses à cette question. Certaines étaient aimables et vagues ; d’autres accusatrices et acerbes. Incapable de choisir ces mots, elle se contenta de hausser les épaules. Feindre l’ignorance était probablement la meilleure option. Si elle avouait que c’était là, le résultat des Purges, il y avait de fortes chances pour que Porcelaine réclame à rejoindre une ville plus importante, où quelqu’un pourrait la reconnaître. Et ça, il en était hors de question. Bien qu’Hirondelle se savait en avance sur les rumeurs, elle ne voulait pas jouer avec le feu. Elle atteindrait Riva, quoi qu’il advienne. Pour la mission. Pour La Cage aux Merveilles. Pour Pétrel et les autres oiseaux.

— Y a plus vivant, c’est vrai, admit-elle enfin pour donner le change. Mais, un peu de calme, ce n’est pas si mal. Les prix seront plus bas.

Porcelaine sembla accepter l’argument et hocha la tête, silencieuse. Et quelque part, l’oiselle se demanda si cette attitude résignée n’était pas plus déplaisante que la vindicte à laquelle, elle était habituée. Toutefois, elle n’eut pas le temps de morigéner sur la question.

— Il n’y a qu’une auberge ici, Les Trois Lits, déclara Barnabas en désignant un bâtiment tout en hauteur. La patronne est une amie. Venez de ma part et vous aurez sans doute une petite ristourne !

— Merci monsieur Barnabas, s’empressa de formuler Porcelaine, soudainement plus enjouée. Vous êtes sûr que nous ne pouvons vraiment rien faire de plus pour vous remercier ?

— Non, non, mon petit ! Ne vous en faites pas. Contentez-vous de poursuivre votre chemin et d’arriver à destination en un seul morceau. Si jamais nos routes se recroisent à Faïence, peut-être vous demanderais-je alors de m’inviter à dîner dans votre établissement préféré ! Mais cela sera tout.

La magistère se cantonna à sourire. Si son expression était radieuse, la ligne de ses épaules trahissait la tristesse qu’elle tentait de cacher. Hirondelle, quant à elle, fit un signe de la tête entendu au colporteur. Barnabas les somma de déguerpir joyeusement et installa son chariot. Le village s’anima brusquement sous les fluctuations de sa voix, portant ses réclames aux quatre vents.

— Vous voulez que nous allions voir l’auberge ? proposa Hirondelle devant la mine triste de sa compagne. Ou nous pouvons faire un tour dans les échoppes. Enfin, les rares qui sont ouvertes.

— Oui, allons-y.

— Nous allons dormir dans un vrai lit, après tout ce temps, et c’est tout ce que vous dites ? J’espérais mieux.

Pendant un bref instant, un nuage noir plomba le regard de Porcelaine, mais il se dissipa rapidement.

— Je suis simplement… fatiguée, expliqua la dévote en tournant les talons. Vous venez ?

Hirondelle avait vu des condamnés marcher avec plus d’enthousiasme. Toutefois, elle ne posa pas de questions. Les états d’âme de la voix de l’église Maïolitique ne la concernait pas. Si elle parlait, tant mieux. Sinon, tant pis. Elles n’étaient pas amies, après tout.

Malgré le manque évident de clientèle, Les Trois Lits étaient sans conteste le bâtiment le mieux entretenu du village. Ses fenêtres décorées de fleurs azur faisaient honneur à la tradition de Parian. Depuis une croisée ouverte s’échappaient des conversations tout aussi mornes que la grande place. Hirondelle traversa le pont en bois qui enjambait un bras d’eau maigrelet et menait à la porte. Elle entra sans frapper.

Comme elle s’y attendait, quelques habitués profitaient des boissons servies par le comptoir du relais. Les cuisines, dissimulées par un rideau, parfumaient la salle d’effluves épicés.

— Bonjour et bienvenue ! entonna une jeune femme en passant le nez dans la pièce. Je termine ça et j’suis à vous tout de suite. Vous pouvez vous installer où vous voulez !

Plus par politesse que par réelle inquiétude, Hirondelle se tourna vers Porcelaine qui, bien sûr, porta son choix sur une table près d’une fenêtre. Son regard se posa sur les pousses dans la jardinière, lourd d’une tristesse indicible. Faïence lui manquait, c’était évident. « Non, c’est sa vie de petite princesse qui lui manque », bougonna intérieurement l’oiselle en s’asseyant.

— À quoi vous pensez ? finit-elle par demander après quelques minutes de silence.

— Le village…

— Barnabas nous avait prévenus qu’il serait petit.

— Non, ce n’est pas ça, coupa Porcelaine, les lèvres serrées. Tout est juste… si calme ? Comme mort.

Elle bascula son regard vers la place du bourg où Barnabas faisait, certes, recette, mais face à une foule éparse. Un vendeur ambulant – qui plus est un des rares à passer – devrait avoir plus de succès. Les acheteurs et acheteuses étaient à l’image des personnes présentes à l’auberge : la cinquantaine, voir la soixantaine bien tassée ; des gens usés par le travail agricole à la peau burinée, aux mains tordues et aux dos cassés. Hirondelle allait lui délivrer ses réflexions quand la tenancière se posta juste à côté de leur table.

— De nouvelles têtes ! Voilà qui est plutôt rare.

Maintenant qu’Hirondelle pouvait l’observer de plus près, elle fut frappée par l’âge de la patronne. À la lueur des chandelles de l’arrière-salle, son visage lui avait semblé plus dur et marqué par les ans. En réalité, elle ne devait pas avoir plus qu’une petite quarantaine. Autour de sa taille, son tablier était sale et le cordon pouvait presque faire quatre tours. Sa maigreur était le symptôme d’affaires en bernes.

— Nous sommes de passage, éluda l’acrobate. Barnabas nous a dit le plus grand bien de votre table et de votre auberge.

— Quoi que vous ayez entendu, attendez-vous à moins bien, rit-elle en passant un coup de torchon sur le bois de la table. C’est un vieil ami et il n’est donc pas objectif. Mais j’essayerais de vous apporter entière satisfaction ! Savez ce que vous voulez manger ? L’heure du déjeuner est un peu dépassée, mais il me reste deux ou trois bricoles en cuisine.

Porcelaine lança un regard inquiet à Hirondelle. Depuis l’arrivée de l’aubergiste, la religieuse était étrangement calme, silencieuse. Ses lèvres bleues et bavardes, pressées l’une contre l’autre, n’auguraient rien de bon.

— Deux plats du jour avec un peu d’eau, commanda l’oiselle. Et pour ce soir…

— J’ai de la place, ne vous en faites pas, balaya-t-elle avant de se pencher pour murmurer sur le ton de la confidence : les autres clients sont là pour me faire plaisir ou par paresse de se faire à manger ! Personne reste jamais, après le service du soir. Je vous apporte de quoi manger et je vous prépare une chambre dès que je peux.

À peine Hirondelle eut-elle le temps de souffler un « merci » qu’elle était déjà partie et haranguait un vieillard sur sa consommation d’alcool, provoquant des éclats de rires auprès des tables proches.

— Qu’est-ce qui va pas ? fit l’oiselle en s’adossant à son siège. Je vous ai entendu jacasser avec le marchand pendant assez de kilomètres pour savoir que vous n’êtes pas timide. Et pourtant, vous voilà muette comme une carpe !

— Pardon, s’excusa aussitôt Porcelaine. Je me sens… observée, c’est tout.

— Observée ?

Surprise, Hirondelle commença à scruter la salle. Personne ne semblait leur prêter particulièrement attention. Ou tout du moins, rien qui l’alertait, elle. La curiosité était légitime, après tout. Deux voyageuses, dans un trou paumé, attirent forcément les regards. Et, par la fenêtre, hormis le léger bazar créé par l’échoppe de Barnabas, rien ne troublait la quiétude du village.

— Pas plus que ça, trancha-t-elle avant de s’avancer et de glisser, à voix basse : et puis, j’aurai cru que ça ne vous dérangerait pas. Vu votre… position.

Ses joues se gorgèrent d’un rouge embarrassé charmant. Hirondelle se retint tout juste de sourire. C’était si facile. Trop facile. Et cette couleur lui donnait envie de recommencer.

— Pas comme ça, répondit simplement Porcelaine.

L’oiselle aurait voulu en savoir plus, mais la patronne revint, les bras chargés de leur commande. Elle déposa sur la table une miche de pain ainsi qu’une assiette dans laquelle se trouvaient quelques morceaux de fromages et des grappes de raisins humides, fraîchement lavées. Puis, elle plaça devant les deux convives deux bols de soupe gratinée. Encore fumante, elle exhalait un parfum aigre-doux délicieux qui creusa immédiatement le ventre d’Hirondelle. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas dégusté une soupe à l’oignon. Alors, elle ne se fit pas prier et d’un coup de cuillère, craquela la couche de fromage qui recouvrait le plat. Porcelaine mangea aussi. Mais d’une manière plus timorée. Lente, même.

Tout le déjeuner se déroula dans cette ambiance curieuse, semi-mutique. Et si, dans un premier temps, Hirondelle essaya de faire la conversation, elle se heurta rapidement à un mur et finis par abandonner. Elle termina son bol et celui de Porcelaine qui, en dépit du bon sens, refusait d’avaler une bouchée de plus. Après tout, une fois de nouveau sur les routes, elles ne savaient pas quand elles pourraient déguster un bon repas chaud.

— Votre chambre est prête, indiqua l’aubergiste en débarrassant la table. Pour le règlement…

— Je suppose que vous préférez avoir la somme maintenant ?

La voltigeuse avait déjà la main à sa bourde pour sortir quelques pièces, mais la tenancière arrêta son geste.

— Je pensais plutôt à un autre type de paiement, précisa-t-elle, un peu embarrassée. Je n’ai jamais eu l’occasion de voir une marque d’aussi près, mais… Vous êtes une oiselle, n’est-ce pas ?

Soudain, un froid mordant se déversa dans l’estomac d’Hirondelle. Du coin de l’œil, elle tenta d’observer Porcelaine. Si ce mot trouvait un écho en elle. Elle ne décela rien. Mais cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait rien.

— C’était il y a longtemps, se défendit-elle mollement. Je fais autre chose, maintenant…

— Quel dommage, soupira l’aubergiste.

— Peut-être que vous pourriez faire une exception pour ces personnes, glissa innocemment Porcelaine avant d’ajouter à voix basse : nous aurons peut-être besoin de cet argent plus tard, non ?

Hirondelle se mordit presque la langue. Elle avait raison. Le prix n’était pas si élevé, mais en vue de la maigreur de leur bourse, chaque pièce comptait. Alors, les mâchoires serrées, elle finit par dire oui. Un souffle mince et à peine audible. Honteux.

— Ne vous sentez pas obligée ! Ma demande était vraiment impolie.

— Les étoiles dans vos yeux parlent pour vous, commenta Porcelaine.

La même intensité curieuse brûlait dans les prunelles de la magistère. Bien malgré elle, cela tira un sourire en coin à Hirondelle. Pouvait-elle donc se targuer de donner des leçons sans en recevoir elle-même ? Et, elle se montrait bien taquine. Loin de cette image rigoriste qu’elle cultivait.

— Ne pensez pas que ça sera extraordinaire. Seule, je vais avoir du mal à faire tout un spectacle, souligna-t-elle en haussant un sourcil. D’autant plus que je n’ai pas de matériel…

— Je peux certainement mettre à contribution quelques affaires qui ont été mises de côté, réfléchit l’aubergiste. Rien de grandiose, mais ça sera déjà ça. Et, je peux au moins débarrasser l’ancienne scène.

— Une scène ? demanda la religieuse avant que son regard ne se porte sur des rideaux fermés. Là-bas ?

— Oui. Comme plus aucune volière ne se posait ici, j’ai fini par l’utiliser pour y ranger tout un tas de fourbi, continua l’aubergiste, les joues roses. Mais d’ici ce soir, je pense que je pourrais même passer un coup de lavette sur le parquet !

— Je vais vous aider, proposa Porcelaine.

Elle et la tenancière joutèrent pendant plusieurs minutes à grand renfort de politesse (« mais vous êtes mes hôtes ! » ; « c’est le moins que je puisse faire si vous nous logez gratuitement » ; « je m’en voudrais que vous causez des soucis » ; « c’est nous qui sommes désolées »…) pour finalement conclure que oui, elle apporterait son aide, mais juste ce qu’il fallait. Hirondelle n’en perdit pas une miette et reconnu là, la rhétorique commune propre aux ecclésiastes et aux commerçants. Une lutte qu’elle n’aurait jamais pu gagner, elle qui manquait cruellement de talent dans l’art de la conversation. Mais, cet échange avait une saveur douce et, hélas, maintenant nostalgique : celle de la normalité.

L’oiselle s’excusa lorsque le grand ménage commença. Elle avait toujours détesté cette corvée dans sa volière, ce n’était certainement pas pour participer à cette chasse à la poussière ci, surtout avant de monter sur scène. L’étage et la chambre préparée furent un refuge idéal. Une fois la porte passée, elle poussa un soupir. Par la fenêtre, elle entendait déjà les exclamations joyeuses des habitants. « Une oiselle ! Tu te rends compte ? Ce soir, aux Trois Lits ! Mais oui ! Et non, je n’ai pas bu », haranguait une voix grave et profonde.

Malgré elle, Hirondelle accueillit la chaleur de l’impatience d’une représentation dans son ventre. Cette vie, elle ne l’avait pas choisie. Mais cela ne voulait pas dire qu’elle ne l’appréciait pas. Cependant, derrière cette braise qui couvait, il y avait la glace de la culpabilité qui prenait de plus en plus de place. Le visage de Huppe s’imposa à sa mémoire. Allait-elle bien ? Où était-elle ? Les commentaires acerbes de sa camarade lui manquaient. Et, Mésange… si douce. Son cœur se brisa lorsqu’elle effleura le souvenir de Pie, morte. Et de Pétrel. L’odeur de la poudre à canon lui remonta dans le nez. Hirondelle se détourna de son reflet dans le miroir. Elle se dégoûtait.

La porte s’ouvrit. L’oiselle serra les lèvres. Elle n’avait pas envie de parler avec qui que ce soit et surtout pas Porcelaine.

— Tout est bientôt prêt ! déclara-t-elle en s’avançant dans la chambre. De vieux costumes ont même été retrouvés. Je ne suis pas certaine qu’ils soient à votre taille, mais… quelque chose ne va pas ?

— Ce n’est rien.

— Vous êtes sûre ? Je sais que nous ne nous connaissons pas depuis longtemps, mais, recueillir les états d’âme de mes ouailles fait partie de mon rôle, en tant que grande magistère de l’église Maïolitique, fit la religieuse avant de poser une main réconfortante sur l’épaule de l’oiselle. Je suis là pour écouter et je ne juge pas.

— Vraiment ?

— Oui. Seul Maïol à ce pouvoir. Et je ne saurais le clamer.

— Et que vous dit-Il à propos des mensonges ?

Porcelaine resta silencieuse pendant un instant. Songeuse sans pour autant qu’une ombre ne file sur son visage. Finalement, elle esquissa un sourire et déclara :

— Il est vrai que lorsque j’ai reçu Ses paroles, Ses mots… Il m’a signifié que mentir était une bien vilaine chose. Cependant… Je crois que cela est bien plus compliqué. Il nous a appris qu’avoir bon cœur était le premier de tous les principes. Alors, si un mensonge est fait avec cette Grâce en tête, peut-on réellement dire que c’est une mauvaise chose ? Si vous avez menti pour protéger autrui et non pour votre profit, Il vous pardonnera comme je vous pardonne dès maintenant.

— Pourquoi ? souffla Hirondelle. Vous ne savez même pas ce que j’ai fait.

— Parce que je sais que la vérité peut être douloureuse, pénible. Et je sais le poids que peut avoir un mensonge. C’est un fardeau des plus lourd à porter. Et vous n’êtes pas la seule personne à avoir le dos plié sous pareille charge, affirma Porcelaine avec un calme sans pareil avant d’ajouter : vous êtes quelqu’un de bien, Hirondelle.

L’acrobate serra la mâchoire et ne répondit rien. Elle se contenta de baisser la tête. Dehors, le village en entier semblait s’impatienter. La rumeur gambillait sous la fenêtre et enflait.

— J’ai cru comprendre que vous appréciez les représentations des volières… Qu’aimez-vous le plus dans leurs arts ?

— Comment ?… Oh je suppose que c’est de notoriété publique, murmura-t-elle légèrement embarrassée. J’ai beaucoup d’affection pour le théâtre, mais cela vous le savez déjà. Toutefois ma préférence va au chant.

— Le chant ? répéta Hirondelle, surprise.

— Est-ce donc si stupéfiant ?

— Je m’attendais à quelque chose de plus… flamboyant.

Dans le miroir, le sourire calme de Porcelaine se troubla. Il perdit de son éclat comme s’il n’était plus qu’un masque, qu’une peau, une membrane par-dessus la sienne. Le cœur de l’oiselle se serra à l’instant où elle comprit que pendant un instant sincère, elle avait aperçu la vraie Porcelaine, la jeune femme derrière le rôle qui était sien.

— En dépit de tous mes efforts et de ceux de mes professeurs, je ne suis pas très douée pour le chant, déclara-t-elle alors, la voix teinte d’une digne tristesse. Et puis… Ma voix est Sa voix. Je ne puis donc pas en faire ce que je veux.

— C’est cruel.

— C’est un honneur.

Hirondelle releva le nez vers elle. La peine qu’elle éprouvait s’était muée en une froideur inquiétante. L’ambre de son regard était brûlant d’une colère contenue ; l’oiselle déglutit, immobile et incapable de détourner les yeux. Ce n’était pas leur premier désaccord, alors pourquoi cette remarque la mettait dans des états pareils ?

— Tout est prêt ! notifia l’aubergiste en ouvrant la porte après avoir toqué. Avez-vous encore besoin d’un peu de temps pour vous préparer ou puis-je vous annoncer ?

— J’arrive.

À peine plus fort qu’un souffle, Hirondelle réagit sans même la regarder. Ses yeux étaient rivés à ceux de Porcelaine. Elle se gorgeait de son amertume, embrassait son feu et y répondait par son silence glacé.

L’oiselle se leva lentement et quitta la chambre. La moiteur agréable de la salle comble au rez-de-chaussée la réchauffa à mesure qu’elle descendait l’escalier. Comme un souvenir lointain que l’on ne pourrait jamais chasser totalement, elle enfila une expression heureuse, joyeuse, avenante. Hirondelle convoqua sa plus belle impression de Huppe, sa manière de tenir et de sourire pour offrir le meilleur de l’artiste qu’elle était. Elle serra la main de plusieurs personnes ; l’étincelle dans leurs regards la gorgea d’une étrange fierté. À cet instant, elle n’était pas marquée, on ne lui avait pas pris sa vie : elle était une source de joie sincère.

Sur la petite scène fraîchement briquée, elle trouva un tabouret haut ainsi qu’une vielle à roue usée. Un frisson serpenta sur la peau d’Hirondelle lorsqu’elle se mit à l’accorder. Les premières notes étaient cabossées. C’était escompté. Et cela fit rire beaucoup de personnes.

— Attendez donc que je dompte cette bête, lança Hirondelle à la cantonade avec aplomb. Cet instrument n’a pas été utilisé depuis si longtemps qu’il en est presque sauvage !

Elle manqua de mimer le râle d’un animal dangereux, mais se rappela au dernier instant que l’assistance ne comptait aucun enfant auprès de qui ce petit tour aurait pu fonctionner. Un raclement de gorge masqua les ultimes fausses notes de la vielle. Puis, elle chanta. Sa voix, grave et chaude, provoqua un silence dans la salle. Les yeux clos, Hirondelle se concentrait sur son diaphragme, sur l’air qui filait hors de ses poumons pour venir frotter ses cordes vocales comme un archet sur un violon. Pas une fois, le son de sa musique failli, pareil à un navire affrontant la marée ou une volière confronte les bourrasques, elle était faite pour la scène – quoi qu’elle en pense.

La douleur de ses doigts sur les touches la força à s’arrêter de jouer après ce qui lui sembla n’être qu’un court instant. Mais, lorsque Hirondelle rouvrit les yeux, la lune était haute et ronde au travers des vitres de l’auberge. Un feu avait été allumé et les reflets orangés de l’âtre réchauffaient tout autant l’atmosphère que les bûches crépitantes. Brisant le silence, Porcelaine fut la première à applaudir. Ses joues étaient humides et son regard, curieusement fier. Le reste de l’auditoire suivit et jamais des félicitations n’avaient été aussi savoureuses.

— C’est bien dommage que vous ne restiez pas, souffla l’aubergiste alors qu’Hirondelle descendait de l’estrade. Avec une artiste de votre talent en résidence, je suis sûre que le village redeviendrait le beau hameau d’autrefois.

Hirondelle se contenta de hausser les épaules, incapable de trouver les mots pour exprimer son doute. Oui, peut-être qu’avec un passager régulier d’une volière, le petit bourg pourrait être plus attractif, mais c’était un pari. Et comme tous les paris qui peuvent rapporter gros, il n’était pas sans conséquences.

Les derniers spectateurs s’en allèrent, fredonnant les airs que l’oiselle leur avait offerts et les rideaux furent définitivement tirés pour la nuit. « Plus personne ne viendra », avait chuchoté la tenancière. Et, force était de constater que Porcelaine et elle étaient les deux seules pensionnaires. Les deux jeunes femmes gagnèrent leur chambre. Une bûche avait été mise dans l’âtre de la petite cheminée d’angle alors, il y faisait bon.

— J’ignorais que vous étiez si talentueuse, lança Porcelaine en s’installant sur le lit. Je me demande bien ce que vous me cachez d’autre.

« Toutes sortes de choses », répondit Hirondelle en silence avant d’ouvrir la bouche :

— Il n’y a que des artistes complets dans les volières. Comme on ne sait jamais dans quelle troupe on va tomber.

— Oh, je vois. Je comprends.

Des paroles vides et creuses. Des mots de circonstances, au mieux. L’art de l’église, en somme.

L’oiselle déposa sa veste sur la paterne au mur. Demain, il faudrait qu’elles partent à l’aube pour éviter de croiser trop de monde. Après ce soir, il était certain que des villageois voudraient lui parler. Et, si lors d’une conversation anodine, son otage révélait leur destination espérée, elle ne pourrait plus la berner.

— Vous ne comptez pas vous laver ? demanda l’acrobate en voyant la religieuse commencer à tirer les draps de son lit. Ça fait des jours que l’on cavale dans la campagne, dans la boue et si vous, vous ne sentez plus votre odeur, tout comme je ne sens plus la mienne, je peux vous assurer qu’on ne renifle pas la rose.

— Oh, c’est-à-dire que je ne veux pas déranger à cette heure-ci…

— Le baquet est prêt, souligna Porcelaine. Courtoisie de la patronne, j’imagine. Il y en a même un grattoir pour nos vêtements.

Elle tendit la main vers la baignoire en bois. Certes, l’eau ne semblait plus très chaude, mais quelques volutes discrètes laissaient à penser qu’elle était au moins tiède.

— Un peu d’intimité aurait été la bienvenue, argumenta la religieuse. Je n’ai pas pour habitude de faire ablution commune.

— Je ne vais pas vous manger si c’est ça qui vous fait peur. En plus, désolée de vous l’apprendre, mais vous n’êtes pas mon type.

— Votre type ?

— Laissez tomber, soupira l’oiselle avec un petit ricanement. Je peux sortir le temps que vous vous laviez. Et je m’occuperais de faire notre linge une fois que je serais propre. Avant que vous ne posiez la question : non, ça ne me dérange pas que vous soyez là pendant mon bain.

— Si cela ne vous dérange pas, dans ce cas… Je veux bien.

De la pudeur. Elle était prête à rester encroûtée dans la salissure juste parce qu’elle ne voulait pas être nue. C’était presque mignon. Silencieusement, Hirondelle la considéra avant de quitter la chambre. Depuis l’autre côté de la porte fermée, elle entendit un soupir de soulagement. Profond. Intense. Cela lui sembla curieux. Mais il fallait bien avouer que ce genre de sentiment n’avait sa place au sein d’une volière où la promiscuité était admise comme une évidence et où l’intimité était relative. Pour Hirondelle, un corps était un corps. Dans ses beautés, ses laideurs, ses particularités et rien ne pouvait être honteux.

L’oiselle descendit dans la salle commune. Toutes les chandelles avaient été mouchées et ne restait que l’âtre timide. Pour la première fois depuis très longtemps, Hirondelle était seule. Le bruit de ses pensées se fracassait contre son crâne, sans discontinuer. Jusqu’alors le voyage les avait éloignées. Mais au cœur de la nuit, dans le silence, il était impossible de les repousser. Le dos voûté, elle observa le fagot se fendre et se muer en une gerbe d’étincelles crépitantes. Dans sa mort, La cage aux Merveilles avaient été aussi belles sinon plus que ces bluettes. Hirondelle eut envie de prier. Pour Pétrel, pour Pie et pour toutes les autres oiselles disparues dans l’assaut ; pour celles qui étaient peut-être encore en vie. Et pour elle. Mais elle n’avait personne à qui s’adresser. Alors, elle offrit son recueillement au vide, à l’absence.

Au-dessus d’elle, le parquet grinça. Porcelaine devait avoir fini de se laver. À pas lent et lourd, l’oiselle remonta. Elle toqua et entra après y avoir été autorisée. Pelotonnée dans les couvertures, Porcelaine ne laissait paraître qu’un morceau de son visage. Ses lèvres bleues claquaient. Hirondelle ne fit aucun commentaire et se déshabilla. Un courant d’air frais lui caressa la peau tandis qu’elle entrait dans l’eau. Quelques bulles de savon grasses flottaient à la surface. Malgré la saleté qui troublait le bain, elle apprécia de s’y plonger. Avec attention, elle dénoua sa longue tresse et commença à se laver les cheveux. Une coquetterie qui lui mit un peu de baume au cœur.

Alors qu’elle démêlait un nœud avec ses doigts, elle attrapa le regard de Porcelaine. Celle-ci détourna aussitôt les yeux.

— Vous pouvez me regarder, hein, lança-t-elle. Je ne vous ferais pas payer. Et ça vous changera pas en pierre ou peu importe quelle sentence prévue par Maïol pour mon « impudeur ». Sinon, ça ferait longtemps que je serais plus de ce monde.

— Je ne voulais pas vous épier. C’est juste que je n’avais pas relevé que vous aviez les cheveux si longs, commenta Porcelaine à voix basse en se retournant vers le baquet. D’habitude, les gardes doivent les couper. Pour des raisons de sécurité.

La remarque, pourtant innocente, lui glaça les veines.

— Ça n’a pas été une mince affaire que de convaincre le bureau de recrutement, mentit l’oiselle en poursuivant sa toilette comme si de rien n’était. Mais, comme il se trouve que je ne les porte jamais détachés et que je rentre ma tresse dans mon col, l’officier a estimé qu’il pouvait bien me laisser ça. Les oiselles et oiseaux coupent rarement leurs cheveux.

— Pourquoi donc ?

— Malheureusement, les perruques ne durent pas assez longtemps et sont couteuses. Et, il est plus facile de donner l’illusion de cheveux plus courts que l’inverse. Puisque l’on peut nous réclamer de jouer n’importe quel rôle, une jeune femme comme un vieillard, c’est une tradition.

— Puis-je… Puis-je vous demander ce qu’il est arrivé à votre volière ?

— Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il s’est passé quelque chose ? répliqua aussitôt Hirondelle, mordante.

— Échanger une vie d’art pour une vie de soldat me semble… étrange. Et de ce que je sais, les artistes sont certes, recrutés enfants au sein de leur volière, mais rien ne les empêche de partir vers d’autres nids, adultes. Vous auriez pu rejoindre une autre troupe que la vôtre. Ce qui me laisse penser que… quelque chose est arrivé.

Un silence retomba. Outre le culot dont la religieuse faisait preuve, c’était son ignorance qui se démarquait. Si Porcelaine connaissait vraiment les lois et les dogmes qu’elle prêchait, elle saurait que les marqués, comme Hirondelle, ne pouvaient exercer un autre métier que celui d’artiste. Que ce n’était pas un choix. Mais peut-être mentait-elle excellemment bien. Peut-être disait-elle tout cela pour mieux survivre. L’oiselle serra les dents avant de se lever. Ses cheveux coulèrent dans son dos jusqu’à la lisière de ses hanches, trempés. Dans le clair-obscur de la nuit et des chandelles, les muscles de son ventre et de ses cuisses se dessinaient, ciselés avec perfection. Un hoquet de surprise glissa hors des lèvres de Porcelaine. Puis, il y eut un bruissement de tissus. Elle s’était tournée.

— Oui, il est arrivé quelque chose, murmura Hirondelle en fixant le ciel nocturne. Il y a eu un accident. Une explosion. Et mes amies, mes sœurs, mes partenaires, sont mortes.

— Vous m’en voyez navrée…

— Pas autant que moi.

L’acrobate quitta le baquet et attrapa la planche à lessiver. Elle frotta le linge sale comme pour nettoyer sa conscience ; ôter du dessous de ses paupières la vision de la volière éclatée, des costumes noyés dans l’océan, en vain. Seul resta le regret et une seule, une unique question : pourquoi était-elle en vie ?

Chapitre VIII



Une aube rouge se leva sur le petit village, signe que l’hiver approchait. Le linge lavé la veille n’était pas encore tout à fait sec. Il faudrait faire avec. Une fine pellicule de buée s’était formée sur la vitre de la fenêtre qui laissait apercevoir des silhouettes troubles déjà éveillées dans le bourg. Rien d’étonnant. Mais tout à craindre. Hirondelle tira Porcelaine du lit après s’être habillée et descendit. Une odeur de petit-déjeuner flottait. Entre les rideaux tirés, filtraient quelques rayons de soleil timides et timorés.

L'oiselle s'installa à la table que la magistère avait choisi, hier. La fontaine de la place centrale était déserte, curieuse dame solitaire. Pas une trace de Barnabas et de son chariot. C'était comme s'il n'avait jamais existé ou bien qu'il s'était mué en un lointain souvenir, tendre et délicat. Serait-elle, elle aussi un fragment poussiéreux, une fois les limites du hameau franchies ? Hirondelle pinça ses lèvres et commença à les mâchonner. Qui se souviendrait de sa volière, sinon elle, maintenant ? Cette pensée lui lacéra les entrailles.

— Vous semblez bien lugubre ce matin, pour quelqu'un qui a été honoré de tant de louanges la veille, souligna Porcelaine à voix basse en s'installant à son tour. Vous voulez en parler ?

Oui, elle voudrait parler. Mais pas avec elle. Pas dans ces conditions. Même les mots plein d'épines de Huppe lui semblaient plus agréables que ceux de Porcelaine bien qu'ils furent doux.

— Ça ira, balaya-t-elle simplement avant de changer de sujet : bien dormi ?

— Excellemment bien ! Mon dos Le remercie d'avoir mis monsieur Barnabas sur notre route. Croyez le ou non mais curieusement, les racines et les feuillages ne font guère des matelas confortable.

Hirondelle attrapa le léger sourire de la religieuse en plein vol, délicat comme un papillon égaré dans un été trop chaud. Elle essayait de lui remonter le moral. Une attention qu'elle ne méritait pas. Ou tout du moins, pas totalement. Mais elle n'avait pas la force de la repousser.

L'aubergiste arriva peu de temps après et leur servi un petit déjeuner frugal mais qui était déjà bien plus que ce qu'elles avaient sur la route. Elles mangèrent rapidement et avec appétit. En revanche, Porcelaine lapa lentement sa décoction à la spinelle blanche comme s'il lui était important de déguster chaque gorgée. Au moment de partir, elles prirent quelques fruits et les glissèrent dans leurs poches. Les adieux furent bref. Sans doute parce que l'aubergiste savait que ce village était de ceux où les inconnus passent sans jamais revenir.

Au bout du chemin qui menait vers le Nord, vers Riva, Porcelaine se retourna. Dominé par la colline, le village semblait bien petit. Immobile, elle l'observait avec une intensité rare. Hirondelle s'approcha, les mains sur les hanches.

— Ne me dites pas que vous êtes déjà fatiguée ? fit-elle avec une note d'ironie.

— Non, ce n'est pas ça, murmura la magistère en retour. J'ai envie de graver ce village, ces gens, dans ma mémoire.

— Pourquoi ? Vous pourrez toujours revenir, non ?

Le mensonge piqua sa langue. Il avait un goût amer.

— Vous avez raison.

Porcelaine se retourna. Sa silhouette gracile se gorgea des teintes des nuages. Elle resserra son châle autour de ses épaules. Avait-elle toujours été aussi frêle ? Hirondelle chassa cette pensée, déterminée à ne pas se laisser broyer par la pitié.

« Pense à la mission », se répéta-t-elle en ouvrant la marche. « Pense à la mission », se répéta-t-elle en franchissant les premiers mètres. « Pense à la mission », se répéta-t-elle lorsqu'elle choisit d'aller vers le nord, vers Riva.


*


Ce soir-là, le feu ne prenait pas. En dépit des efforts d'Hirondelle, du bois bien sec et de la grande tenture qui avait été déployée au-dessus de leurs têtes. Les fagots craquants restaient désespéramment froid.

— Putain ! souffla l'oiselle en balançant rageusement sa pierre à feu avant de continuer, entre ses dents : putain de putain de re-putain.

— Surveillez votre langage, la gronda Porcelaine. Je comprends votre agacement mais ce n'est pas une raison.

Hirondelle roula des yeux et ne fit aucun commentaire. Elle était de mauvaise humeur et la magistère aussi. Toute la journée, comme depuis trois jours, la météo avait été éprouvante. Et, plus elles allaient vers le nord et plus cela empirait. L'oiselle connaissait assez bien sa compagne de voyage à présent pour savoir que sa remarque était l'ouverture parfaite pour une dispute. L'étincelle qui ne demandait qu'un souffle pour prendre. Elle serra la mâchoire. Ravala sa rancoeur et l'injustice qui lui fendait le cœur. Pourquoi devait-elle faire ce geste, faire preuve de grandeur quand elle n'était que l'artiste et Porcelaine, Sa voix ?

— Je pense qu'on va devoir faire sans feu, déclara l'acrobate, vaincue. Au moins, il nous reste quelques biscuits et de la venaison. Nous n'aurons pas besoin de ça pour manger.

— Il fait bien trop froid pour s'en passer, ne pensez-vous pas ?

— Si nous changeons l'accroche de la toile et que nous dormons l'une près de l'autre, ça devrait aller.

— Mais…

— Si ma proximité vous est si désagréable, je vous donnerais ma couverture, siffla Hirondelle, agacée. A moins que vous ne glissiez un bon mot à Maïol, pour qu'il se botte le train et nous aide avec le feu, mh ?

— Je ne vous permets pas ! s'écria Porcelaine en se redressant, les poings serrés. Je peux supporter vos grossièretés mais pas vos… vos blasphèmes !

— Et qu'est-ce que vous allez y faire ? répliqua froidement l'oiselle. Partez si vous voulez. Si c'est si insupportable. Mais, je ne vous donne pas deux jours avant de crever.

— Vous avez promis de…

— Les promesses n'engagent que ceux et celles qui y croit, Votre Grâce.

Les yeux baignés de larmes, Porcelaine se pencha et ramassa vivement ses affaires à grandes brassés. Elle ne prit même pas la peine de les remettre dans un sac. De toute façon, elle n'avait rien ou presque rien.

— Merci de votre aide jusqu'ici.

— Vraiment ? ricana Hirondelle en se redressant, les mains sur les hanches. Vous êtes sérieuse ?

— Au plaisir de ne jamais vous revoir !

Sur ces mots, Porcelaine se retourna et s'en alla à grandes enjambées. Son corps maigre se fit dévorer par les branchages.

— Parfait ! hurla l'oiselle. Bon débarras !

Quelque part, non loin, l'écho de son « parfait » résonna, accompagné par un bruissement de feuilles. Hirondelle se réinstalla par terre. « Elle n'ira pas bien loin », songea-t-elle avant de s'échiner de nouveau à allumer un feu, en jurant tout son saoul – et un peu plus que de raison pour agacer la magistère. Après quelques étincelles, les branches les plus fines s'enflammèrent enfin.

— Le voilà, votre feu ! annonça-t-elle en se retournant.

Le faux-silence de la forêt la frappa en retour.

— Porcelaine ? appela l'oiselle avant de recommencer : Porcelaine ? Sortez de votre cachette.

Rien. Le calme.

— Ce n'est vraiment plus drôle, j'ai compris, je ne râlerais plus autant ! Sortez, maintenant.

Quelque part, dans les alentours, un oiseau s'envola, agitant la branche sur laquelle il était posé.

— Qu'est-ce que j'ai fait…

Son murmure fut avalé par la nuit tombante alors que les braises mourraient à ses pieds. Porcelaine était vraiment partie. Et Hirondelle ne savait pas où ni dans quelle direction. Elle avait perdu sa cible, son otage, sa récompense. Mais pire encore, elle avait perdu l'espoir d'un jour revoir sa famille, sa volière.

Elle tomba à genoux, désarticulée. Un cri rauque vida ses poumons d'air alors qu'elle se recroquevillait sur elle-même. Rage. Désespoir. Haine. Tout lui semblait trop faible, trop timide et ne faire qu'effleurer la douleur qu'elle éprouvait. Alors qu'un sanglot allait la faucher, elle refusa de se laisser emporter par lui. D'un bond, elle se redressa et essuya ses joues, déterminée à retrouver Porcelaine, à quadriller l'entièreté des bois s'il le fallait.

Hirondelle rassembla ses affaires et les quelques petites choses que la magistère avait oublié avant de filer. Le baluchon contre son torse, elle se mit à courir. Ses muscles, habitués désormais à un rythme de marche lent, hurlèrent. Une sensation qu'elle n'avait pas connu depuis longtemps, une éternité. Une sensation qu'elle avait autant adoré que détesté, enfant. Une sensation qui lui ô combien semblait mérité, ce soir.

— Porcelaine ! hurlait-elle par saccade. Revenez ! Porcelaine !

Puis, un choc brusque. Violent. Sa mâchoire percuta le sol, une racine dure qui en sortait. Sonnée, l'oiselle releva la tête. Derrière elle, ses affaires étaient éparpillées. Le goût du sang se déposa sur ses lèvres avec la douceur d'un baiser. Elle renifla et la fragrance du fer l'étouffa. Une toux l'agita et un filet de bave et de glaire écarlate coula le long de son menton. Lui aussi, était douloureux.

Avec peine, Hirondelle essaya de se relever. Ses doigts attrapaient des prises floues, fantômes quand ses pieds glissèrent dans la boue fraîche. Un juron fila entre ses dents. L'acrobate ravala rapidement l'insulte, Porcelaine agrippant ses pensées. Puis, dans son ventre, naquit l'angoisse de ne jamais la revoir. Non pas pour la récompense. Mais par réelle inquiétude. Peut-être que cette empotée était tombée ? Et si elle avait une crise ? L'idée de la savoir seule, dans les bois, lui donna la force de se redresser. L'oiselle vacilla un instant, étourdie.

Soudain, elle entendit un bruissement à sa gauche, dans les fourrés. Un rayon de soleil lui réchauffa le cœur.

— Porcelaine ? murmura-t-elle.

Son nom avait la saveur du miel sur sa langue. Hirondelle esquissa un sourire, tendant la main vers une ombre trouble avant de faire un pas en avant. Ses jambes, flageolantes, cédèrent. L'oiselle tomba de nouveau, s'embourbant un peu plus dans la terre molle et humide. Elle lutta. Jusqu'à ce qu'épuisée, elle ferme les yeux. Enrobée dans le parfum de l'humus, elle souffla des excuses avant de sombrer.

Chapitre IX



— T'vas dormir encore longtemps, 'Delle ?

Dans la brume de son réveil, Hirondelle crut entendre la voix de Huppe. Cruel jeu de son esprit. Il avait reproduit jusqu'au claquement de langue un peu sec, un peu taquin, qui animait sa façon de parler. L'oiselle grogna. Son corps entier était douloureux. Surtout le bas de son dos et l'une de ses jambes. Puis, la sécheresse de sa bouche et la rugosité de sa langue s'imposèrent.

— Soif, fit-elle.

Elle n'avait pas encore ouvert les yeux. Ils étaient collés par la chassie sèche et la saleté qui embourbaient ses cils. Ses sens se baignaient encore des parfums des feuilles dans lesquelles elle avait chuté. Tout lui semblait humide. Moite. Désagréable.

— Et avec un s'il te plaît ? répéta cette voix si familière et moqueuse.

— Cessez donc de la torturer ! en tonna une autre.

Porcelaine.

Brusquement, Hirondelle se redressa. Elle n'était plus dans la forêt mais dans un lit. Un lit inconnu. Dans une pièce qu'elle ne connaissait pas. Son cœur se mit à battre plus fort, plus vite ; son souffle rauque crépita dans son torse. Elle toussa à plusieurs reprises.

— Woh, doucement ! J'vais te la donner ta flotte, ma grande…

Une main chaude se posa contre son épaule glacée. L'acrobate frissonna. Son regard cherchait à s'accrocher à quelque chose, quelqu'un, de familier. Il remonta le long de cette poigne. Huppe. Elle était là. Vraiment là. Ce n'était pas une invention. Ni un mirage. Alors qu'elle s'apprêtait à parler de nouveau, sa camarade porta à ses lèvres un verre d'eau. Hirondelle s'y accrocha comme un marin tombé à la mer à une bouée de secours. Ses doigts étaient si crispés qu'ils en devinrent douloureux.

— Vous ne devriez pas lui donner autant, commenta Porcelaine en retrait. Avant notre arrêt dans ce petit village, il y a quelques temps, cela fait pas mal de temps que nous n'avons pas pu consommer de l'eau filtrée.

— T'inquiète ma poule, je gère.

— Arrêtez de m'appeler comme ça, s'il vous plaît, c'est inconvenant.

Les joues rosies par la remarque de Huppe, Porcelaine se renfrogna et son air pincé décocha un rire à l'acrobate qui manqua de s'étouffer.

— Qu'est-ce que… Pourquoi ? demanda-t-elle entre deux toux.

— Vous avez eu beaucoup de chance, commença la magistère en s'avançant jusqu'au cadre du lit. Après notre dispute, je suis revenue sur mes pas. Je m'en voulais de vous avoir aussi mal parlé. Et, j'ai trouvé le campement… désert. D'abord, j'ai paniqué puis je me suis dit que vous étiez probablement partie à ma recherche. Hélas, je ne vous ai pas trouvée mais je suis tombée sur ce relais de voyageur et… -

— Pour faire simple et plus court, elle s'est pointée, a demandé de l'aide et j'ai reconnue t'as description. On t'a cherché. On t'a trouvé. On t'a ramené.

— Et dire que je pensais que vous étiez la personne la plus grossière que j'avais rencontrée, grommela Porclaine à l'intention d'Hirondelle avant de reprendre : passons. Comment allez-vous ?

— Je suis… fatiguée.

— Pas étonnant avec la fièvre de cheval que tu t'es tapée, 'Delle. Et ta jambe… (Huppe siffla une mélopée à l'ironie crasse) on va dire que tu t'es pas loupée. Et pourtant, on sait toutes les deux que c'pas la première fois que tu t'fais mal.

— J'ai le sentiment que vous avez beaucoup à vous dire, déclara poliment Porcelaine. Je vais vous laisser. Je serais dans la pièce adjacente.

Du doigt, elle pointa une porte. La seconde d'après, elle était partie. Et, la pièce sembla devenir un peu plus froide jusqu'à ce que Huppe s'installe sur le lit. Timidement, elle attrapa la main d'Hirondelle. Une douceur irréelle.

— Je pensais que t'étais…

— Morte ? ricana la comédienne en retour. Voyons, 'Delle, il en faut plus qu'ça pour m'abattre !

— C'est vrai que t'es pire qu'une charogne.

— Merci du compliment.

Elles échangèrent un regard, un sourire joyeux qui fana rapidement. Oui, peut-être étaient-elles toutes deux en vie mais chacune savait que ce n'était que par chance et que d'autres n'avaient pas plût à la Fortune en cette funeste soirée.

— Pétrel ?

Hirondelle secoua la tête avant de demander :

— Mésange ?

— Dans un sale état. Mais ça ira, déclara Huppe après s'être frotté la joue. Mieux qu'Pie en tout cas. On lui a pris ses ailes.

Le souffle de l'acrobate se coupa jusqu'à ne devenir qu'un souvenir maigre sur ses lèvres. Pour une oiselle – ou un oiseau – perde ses ailes était la chose la plus terrible qui pouvait arriver. Et, hélas, ce n'était pas qu'une métaphore. On avait privé Pie de ce qui faisait d'elle un membre de la troupe. Et rare étaient les volatiles qui parvenaient ensuite à reprendre le ciel. La gorge d'Hirondelle se serra, tout comme ses poings.

— Comment ?

— Dans l'accident, commença l'oiselle avant d'élaborer : elle a été prise dans le souffle de l'explosion des nœuds arcaniques des chauffages. Ça ira p'têt mieux un jour mais… elle est brûlée, 'Delle. Vraiment, brûlée.

— J'suis désolée…

— Pourquoi tu t'excuses ? C'pas ta faute. Et puis, ce qui reste de la troupe s'en occupe.

Huppe haussa les épaules et Hirondelle se sentit d'autant plus stupide. Elle savait qu'elle n'était pas en cause mais ces excuses étaient tout ce qu'elle pouvait faire, tout ce qui lui restait face à la détresse de ses amies. Et dire que pendant un instant, juste un instant, elle avait trouvé Porcelaine sympathique. Elle l'avait plaint, même.

— Faut qu'on termine la mission, conclut-elle alors.

— Ouais, expira la comédienne. On a un peu d'sous mais… Disons qu'on va pas t'nir des lustres. Tu penses pouvoir te lever ?

Avait-elle seulement le choix ? Tout son corps hurlait d'une douleur sourde mais ce n'était rien, au final. Hirondelle passa une main sur son visage. Elle sentit la poussière et la saleté s'accrocher à ses sourcils.

— T'en fais pas, souffla simplement l'acrobate. Je vais assuré. Pour Pétrel. Et les autres.

— Pour Pétrel et les autres, répéta Huppe.

Elle esquissa un sourire baigné de nostalgie. Hirondelle se demanda si Huppe aurait eu ce genre de visage, si elle était morte. Le rire de Pie lui chatouilla les oreilles, fluet et vif comme une bourrasque. Quel souvenir laisserait-elle ?

— En tout cas, j'suis épatée qu'elle te suive aussi… volontairement, commenta l'oiselle en se penchant vers Hirondelle après avoir glissé un coup d'oeil à la porte. J'sais pas ce que tu lui as fait mais, elle était vraiment morte d'trouille pour toi.

— Elle pense que l'on fait route vers Faïence et elle se souvient de m'avoir vue dans la garde, explique brièvement Hirondelle.

— Quelle crétine, s'amusa la comédienne. T'es vraiment en train d'me dire qu'on pourrait lui faire avaler n'importe quoi ?

— Non, elle est loin d'être stupide.

— 'Delle…

— Non, je t'assure, confirma la voltigeuse. Je ne saurais pas comment te le dire mais… C'est vrai qu'il y a pas mal de fois où, j'me suis demandé si elle se foutait pas ouvertement de ma gueule.

— J'crois voir ce que tu veux dire, oui.

— Mais, elle fait pas semblant de pas savoir, continua Hirondelle avant de conclure : par contre, je pense qu'elle nous cache des choses. Je sais pas quoi, du reste. Et je suis pas sûre de vouloir savoir.

— Sérieux ? Tu vas pas m'faire croire ça, ricana Huppe en lâchant la main de sa comparse. Comme quoi ?

Hirondelle hésita pendant un bref instant. Après tout, elle s'apprêtait à dévoilé des détails de la vie de leur otage. Enfin, l'était-elle toujours, « otage » ? Mais, finalement, elle ravala ses doutes en même temps que sa salive et confessa, d'une voix plus basse encore :

— Je suis presque sûre que ses gardiens, ses parents, l'empoisonnent.

— Tu crois pas que c'plutôt son joli p'tit cul qui te fais tourner la tête ?

— Range tout de suite tes sous-entendus et ton sourire lubrique, Huppe ! grogna Hirondelle en rougissant malgré tout. Pourquoi faut toujours que ça tourne autour de ça, avec toi ?

— Parce que le cul, ça fait tourner l'monde, répliqua victorieusement la concernée avant de reprendre avec sérieux : déso, 'Delle mais… J'ai du mal à croire à ce que tu m'dis. On parle de la personne la plus puissante de Parian, quand même. Celle qui fait la pluie et le beau-temps.

« Oui, mais… j'ai l'impression qu'elle aussi subit l'averse », songea alors Hirondelle en regardant la porte close.

— Et ça ne change rien, insista Huppe.

— Non, ça change rien.

— Alors on va passer la nuit dans c'te turne, histoire que tu te traînes pas trop et demain, on part. J'te laisse lui annoncer ?

Hirondelle acquiesça et se leva doucement. Au passage, elle attrapa son verre et, en dépit des remontrances passées de Porcelaine, le descendit d'une traite. Sa gorge était si sèche et si serrée qu'elle jura que même tout le pichet ne pourrait la rendre de nouveau souple. Avant de frapper, l'oiselle tendit l'oreille. Aucun bruit de ne filtrait depuis l'autre côté de la porte. Elle se dit alors que, malgré ses agaçants défauts, la magistère était au moins respectueuse des autres, de leur intimité.

— Je peux ? fit-elle en toquant.

Pas de réponse. Dans le doute, Hirondelle se permit d'entrer. Malgré l'heure, les rideaux étaient tirés. Leurs nuances ocres coloraient la chambre, cascadaient sur le lit et égayaient les draps faits.

— Porcelaine ? murmura Hirondelle après quelques pas dans la pièce. Tout va bien ?

Son œil attrapa alors le bout d'une ceinture et le pli d'une robe déposée contre un paravent. Subtile, la moiteur d'un bain se déposa sur la peau de l'oiselle ; l'odeur d'un savon à la verveine lui étouffa le nez. Hirondelle toussa. Et le silence revint. Assourdissant.

— Très bien, refusez de parler si vous…

Un craquement sinistre se fit entendre.

— Porcelaine ? Répondez, s'il vous plaît, appela une nouvelle fois Hirondelle.

L'oiselle envoya valsé la pudeur de la magistère au loin et écarta brusquement le brise-vue. Révulsés, les yeux de la religieuse ne laissait apercevoir qu'un voile blanc piqué de sang. Ses mains, fermement accrochées au bois, tentaient de jugulés les convulsions. Aussitôt, Hirondelle plongea et l'attrapa, serrant ce corps si frêle contre elle.

— Bon sang ! Ne me dites pas que vous avez oublié de prendre votre fichue tisane, articula douloureusement l'oiselle à l'oreille de sa comparse. Tenez bon, d'accord ?

Les doigts que Porcelaine se desserrèrent ; son souffle trouva une régularité nouvelle. Trempée et abreuvée d'éclaboussures savonneuses, Hirondelle essayait de ne pas lui faire de mal. Son étreinte était forte et douce à la fois, comme lorsqu'elle devait porter ses partenaires de jeu sur scène.

— 'Delle ?

De l'autre côté, la voix étouffée de Huppe résonna une première fois, puis une deuxième :

— Tout va bien ?

— Je gère ! Va chercher de l'eau chaude.

Le bruit d'une porte qui claque confirma que l'actrice était partie sans rien demander de plus. Une règle tacite chez les oiselles de La Cage. Si l'une demande, l'autre fait.

Dans ses bras, le corps de Porcelaine tressauta plus fort. Un filet de sang glissa le long de son menton. Elle s'était mordu la langue. Avec douceur, Hirondelle glissa son pouce à l'intérieur de sa bouche fine. La salive sanguine coula le long du doigt et chuta dans l'eau trouble de la baignoire. D'un claquement sec, les dents de la religieuse s'enfoncèrent entre les articulations. Une décharge douloureuse fila dans tous le bras de l'oiselle. Elle lui compressait le nerf. Et, chaque coup manquait de déchausser l'articulation.

Puis, vint le calme. Le soupir qui annonce la fin de l'orage. Sous l'épuisement, tout le corps de Porcelaine se détendit. Elle était aussi molle qu'une poupée de chiffon. Hirondelle souffla. Sa tête bascula en arrière et rencontra l'arête du baquet.

— J'espère qu'il vous a apporté de bonnes nouvelles au moins, maugréa-t-elle.

Délicatement, l'oiselle quitta la baignoire et se tourna vers le paravent. Comme elle s'y attendait, Porcelaine avait étendu serviettes et vêtements contre les panneaux. Ses doigts flirtèrent avec le tissu fin de sa robe avant de se saisir d'un linge de bain. Lorsqu'elle se retourna, Porcelaine flottait toujours. Les genoux retroussés, ses rotules affleurait la surface.

— V'la ton eau, déclara Huppe en entrant, un plateau à la main, qu'elle faillit lâcher en observant la scène. Wow, j'peux savoir c'qui se passe ici ?

— Rien de grave, elle a fait une crise, souffla Hirondelle en se retournant. Ça lui arrive. C'est… Impressionnant. Mais sans danger. A priori.

— Tu m'en dira tant… fit-elle avec une moue à mi-chemin entre le dégoût et le mépris. En revanche… Si ça, c'pas de l'hypocrisie par contre, j'sais pas ce que c'est. Imposé la marque aux personnes dans le même cas sans pour autant l'avoir soi-même. Eglise de merde.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

D'un geste de la tête, Huppe désigna le baquet. Toujours désorientée, Porcelaine cherchait ses appuis à tâtons. Mais son torse ainsi qu'une partie de son ventre n'étaient plus immergés. Sa peau était glabre et dénuée de courbes, même discrètes. Hirondelle observa, silencieuse et se rua vers les vêtements. Au niveau de la poitrine, des petites poches rembourrées avaient été cachées.

— Elle est… il doit y avoir une explication, même si ça nous regarde pas, articula-t-elle. Et puis…

— 'Delle ! Arrête, putain ! Si ses pairs étaient pas condamnés à la même vie qu'nous, à être exclus et pointés du doigt, juste pour être nés… ouais, pourrait y en avoir une, d'explication, cingla l'actrice en avançant. Là… Y a pas d'excuses. Y a rien. Viens pas la défendre.

Huppe cracha au sol avant de river son regard brûlant de colère à celui de son amie. Un morceau d'Hirondelle voulait plonger dans cette rage, la partagée et laisser l'incendie la prendre. Ça serait plus facile. Plus évident. Mais un autre morceau, s'y refusait. Parce qu'elle avait marché à côté d'Hirondelle, elle lui avait parlé. Parce qu'elle savait pour l'épizène. Et parce que Porcelaine était revenue.

— Oublie pas

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