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Par Rimeko

Ceci est une NOUVELLE INTERACTIVE.

Pour naviguer entre les parties, il faut trouver le passage portant le label (O-X) correspondant à votre choix. Il y a sept fins différentes.

 

O-1

Un sentiment revient souvent dans les histoires du temps d’avant : l’impression que le monde devrait s’arrêter de tourner puisque l’être aimé l’a déserté. Puis, un jour funeste – un dernier jour pour compter les corps – le monde s’est bel et bien figé, et même la mort s’en est allée.

La Faucheuse ayant abandonné le navire, ceux qu’elle a laissés dans son sillage n’eurent plus qu’à saisir la barre et prier pour que les vents leur soient favorables. Vain espoir : aussi sûrement que la nuit est devenue éternelle, l’océan sans soleil ne connaît pas de clémence. Dans la face sombre du monde, tout ce qui peut écouter ne répondra qu’à une offrande rouge.

Le sel brûle les plaies. Les ténèbres béent, voraces. Et vous, vous êtes sur un bien petit bateau...

 

Mais vous ne pouvez pas mourir, et une fois encore vous et votre équipage ramenez l’Orphée à bon port. Vous leur donnerez quartier libre une fois mis à quai votre chargement de graines d’abyssines et d’eau-de-mort, et vous ordonnez que soit réparé le bastingage arrière, à demi arraché par l’ire d’un collectionneur.

En attendant, vous rajustez votre casquette et, rouleaux de feuilles de fer sous le bras, vous partez à grands pas vers les bureaux de l’Amirauté. Le bâtiment surplombe les quais, chimère de bois pétrifié et de métal rongé par la rouille. Au moment de franchir ses doubles portes, vous ne pouvez vous empêcher de lever les yeux vers l’ancre à l’envers qui surplombe l’entrée. Pour ceux qui prennent la mer, c’est un rappel de ne jamais, ô grand jamais, mouiller au large. Vous ne voulez pas savoir ce qui se grouille dans les profondeurs. Plus que tout, vous ne voulez pas que cela remonte le long de la chaîne...

Vous touchez, à travers l’épaisseur de votre pardessus raidi par le sel, l’étoile nautique tatouée par-dessus votre cœur. Sur terre, vous hésitez à croire qu’elle pourrait influencer l‘œuvre des tisseuses. En mer, vous offririez votre main, votre langue, votre peau toute entière, si vous pensiez que cela pourrait vous sauver.

En pénétrant dans les bureaux de l’Amirauté, vous espérez pourtant une nouvelle mission – vers les côtes boréales et leurs falaises de quartz aux mille éclats, peut-être, ou à l’est, par-delà ces eaux où brillent les algues. Vous n’avez pas non plus goûté depuis longtemps au nectar des belles de nuit, ni entendu les chœurs de veuves de l’îlot du dragon, ni... Vous faites jouer vos épaules, vos doigts. Le contact de la barre vous manque déjà.

Le secrétaire vous adresse un sourire de circonstance, qui ne dévoile pas ses dents ni ne monte jusqu’à ses petits yeux noirs. Il a un visage rond, lisse. De lourdes boucles. Il vous dit que vous méritez bien une pause, non ?

« Profitez d’Atlante, Capitaine. Nous vous ferons quérir quand nous aurons besoin de vous et de votre bâtiment. »

Vous ruminez cette immobilité forcée sur le chemin du port. Vous pourriez suivre le conseil du secrétaire... ou vous pourriez en profiter pour mettre le cap là où vous le souhaitez. Vous vous arrêtez pour considérer votre équipage, accoudé au bastingage de l’Orphée, attendant votre retour et votre décision. Des visages burinés, marqués de cicatrices et de la morsure du sel, ternis par les jours sans soleil. Le blanc de leurs yeux accroche la lumière des lampadaires.

Vous leur annoncez que l’Amirauté n’a rien pour vous et un frémissement agite leurs rangs. Ils étaient soulagés d’arriver au port, mais maintenant qu’ils risquent d’y rester, les voilà qui se languissent de l’océan ! Ils vous font confiance pour les guider à travers les ténèbres et rendre le bord chaque fois plus riches, plus braves, plus vivants. Et si aujourd’hui vous leur promettiez rien de moins qu’un soleil... alors, ils vous suivraient jusqu’au bord du monde.

 

Vous êtes Capitaine à bord de l’Orphée. À vous de fixer le cap dans le noir.

Il n’y a pas de fin heureuse.

 

Rester au port : O-2

Lever l’ancre : O-3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O-2

Le soleil, d’autres iront le chercher, d’autres iront s’y brûler. Vous, vous en avez assez des ténèbres, du sel et de la peur. Au fond, le secrétaire de l’Amirauté a bien raison : vous méritez une pause, et Atlante ne s’y prête pas plus mal que n’importe quel autre port. Mieux, en tous cas, que Nouvelle Knoss, puisque cette île-ci n’est pas celle où vous avez grandi. Il n’y a rien de pire que de revenir sur les lieux de son enfance.

Depuis une des banquettes fatiguées du troquet du port, vous ignorez votre verre et frottez du pouce les cales que la barre a imprimé dans vos paumes. Vos doigts saignent aux jointures quand vous formez un poing.

Quand vous avez annoncé à votre équipage que vous ne reprendrez pas la mer de sitôt, nombre murmures se sont élevés. Vous allez perdre de la main-d’œuvre, vous le savez : certains embarqueront sur un autre bâtiment, d’autres s’habitueront à la sûreté de la terre ferme et ne souhaiteront plus repartir. Vous ne vous attendiez pas, malgré tout, à ce que votre contremaître et votre navigateur vous annoncent qu’eux aussi quittent le navire. Vous leur aviez promis d’accéder à leur requête insensée de chercher une étoile, ont-ils argué, puis quand s’est enfin présentée l’opportunité de vous lancer dans cette folle entreprise, vous avez tourné les talons.

Vous comprenez leur décision. Vous leur en voulez quand même.

 

À votre prochain passage sur les quais, vous ne trouverez pas l’Orphée. Une garde en poste vous assurera que votre navire se languissait des flots et s’est brisé de lui-même, comme un cœur délaissé. Peut-être dira-t-elle vrai. Elle vous tendra une missive pliée, mais, quand vous la sortirez de son enveloppe, vous n’y trouverez qu’une poignée de mots racornis et des cendres.

Aura-t-on détruit l’Orphée pour vous nuire ? Sera-ce l’œuvre du couturier, persuadé que des flammes se dessinaient pour vous sur la trame du destin, ou bien une erreur de votre maître-artilleur ? Ou peut-être avez-vous ayez négligé d’ordonner d’aider l’ingénieure à débarquer, et qu’en désespoir de cause pour se réchauffer elle aura rallumé les infernales chaudières, même en sachant que rien sinon la voracité de vos moteurs ne peut en maîtriser les flammes ?

Vous contemplerez l’endroit où, la veille encore, se dressait votre croiseur. À moins que votre dernier passage ne remontât déjà à la semaine précédente... Cela ne changerait rien. Peu importe l’identité du coupable, au fond ; peut-être bien, même, que vous leur devriez plutôt une fière chandelle. Votre ambition aurait fini par vous précipiter tout droit dans la gueule des ténèbres.

Vous avez fait vos adieux à l’océan sans soleil. Désormais, vous vous contenterez de l’éclat vacillant d’une lampe à pétrole, et jamais plus vous ne tiendrez la barre, le visage fouetté par les vagues et les vents, à sentir chaque battement de votre cœur en écho des moteurs grondant sous vos pieds, bien en vie, pour un moment encore. Jamais plus vous ne serez Capitaine.

 

Rappelez-vous : vous ne pouvez pas mourir...

 

O-3

Vous retrouvez vos officiers dans votre cabine. Ils se tiennent tous là – votre contremaître et navigateur côte-à-côte, penchés sur les cartes étalées en travers du bureau, votre maître-artilleur qui joue machinalement avec un bout de corde, et le couturier, adossé à la cloison, observant les trois autres. Seule votre ingénieure manque à l’appel, restée dans la fournaise de la salle des machines.

L’Orphée est un croiseur nouvelle génération entièrement d’acier trempé, non un simple engin de fret. Vous annoncez à vos officiers que, puisque l’Amirauté n’a ni mission ni cargaison pour vous, alors vous tracerez votre propre route. À ces mots, l’œil unique de votre contremaître s’illumine. Dans le même élan, elle attrape la main de son compagnon.

« Capitaine, allons-nous... ? »

Vous regardez votre navigateur. Lui, regarde le sol.

Pourtant, quand vous l’avez embauché, il est venu de lui-même vous confier l’histoire qui l’a condamné au funeste destin de marin : sur ces flots d’un noir d’encre naviguerait une caravelle sans capitaine ni équipage, jalouse gardienne non pas d’or, mais de lumière. Fragment d’une étoile défunte, ce serait l’âme de l’Aurore.

Sa mère lui contait cette légende ; maintenant, elle se maudit d’avoir poussé son unique fils dans le sillage de son père disparu. En échange de ses talents, le navigateur vous a demandé d’un jour pouvoir mettre le cap vers son rêve d’enfance et de lumière. Bientôt, peut-être, la pauvre veuve aura le poids de votre disparition sur sa conscience – ou les retombées de votre gloire.

« Resterez-vous à bord si nous nous mettons en quête de l’Aurore ? »

Votre maître-artilleur laisse échapper un sifflement.

« Sacrément risqué, comme entreprise...

—Mais seriez-vous prêts à prendre ce risque ? »

Il jette un regard aux autres officiers, frotte le nom tatoué le long de son cou. Puis, il hausse les épaules, affectant un détachement qui vacille aux entournures.

« Ce n’est pas le genre de propositions qu’on refuse. Ce serait un affront à... Ce serait malvenu. »

Vous acquiescez. Après tout, sur l’océan sans soleil, quiconque mouche une chandelle, éteint une lampe, étouffe un feu, se voit mis à l’écart par le reste de l’équipage jusqu’à ce qu’un port émerge à nouveau des ténèbres. Simple précaution. Alors, se détourner d’une étoile ? Il serait facile d’y voir une insulte à la face de tous ceux que le noir a avalés.

Tout marin rêve de poursuivre un soleil, de se l’approprier, de s’y brûler, de l’effleurer et de le dévorer. Avec un bateau plus solide, de meilleurs moteurs, un équipage moins froussard, avec la bonne carte, en allant plus loin, toujours plus loin... un jour – un jour qui est une nuit, de ce côté du monde – quelqu’un trouvera bien l’horizon où tout bascule, la vie et le noir. Quelque part, la lumière existe toujours. Il ne peut en être autrement. Si personne n’en est jamais revenu, ne serait-ce pas simplement par attrait d’un ciel où ne brille qu’une seule étoile ?

Nombreuses également sont les légendes de fragments d’étoiles engloutis entre les vagues, n’attendant qu’équipages et capitaines suffisamment valeureux pour les arracher à l’océan. Peu de marins, pourtant, osent évoquer l’Aurore, et encore moins se lancer à sa poursuite. Il se murmure qu’elle noie, broie, tous ceux qui osent l’approcher, et que jamais, jamais, elle ne se laissera dompter.

« La route est prête ?

— Après l’île d’Hellequin, répond votre navigateur, je ne peux plus garantir le, euh, l’exactitude de mes cartes.

— Mais jusque-là ? »

Ces cartes représentent l’œuvre de sa vie, l’apogée de ses talents que nombre d’autres Capitaines vous envient. S’il existe quelqu’un pour guider un navire au-delà des frontières du monde connu, c’est bien lui. Du moins, c’est le pari que vous avez fait ce jour où vous l’avez accepté à bord de l’Orphée, lui, le paria menacé de la corde.

Il laisse échapper son sextant, vous faisant sursauter. Bredouillant une excuse, il essuie ses paumes sur la toile imperméable de son pantalon puis, après un mouvement à demi avorté vers la carte, il hoche la tête, comme un pantin, en réponse à votre question. Vous, vous détournez les yeux avec un certain malaise de la croix rouge tracée juste au-dessus de son oreille. Son crâne rasé, ses joues, et tout son dos, pour ce que vous en avez vu, portent une carte gravée à même sa peau sombre pour que jamais, par les tisseuses, il ne retourne « là-bas ». Tant qu’il ne vous y amène pas, vous n’avez pas vraiment envie d’en savoir plus.

Votre contremaître, elle, ne paraît aucunement refroidie par les risques de votre entreprise. Son œil gauche brille comme une bille. Par-dessus l’autre s’ouvrent des pétales de tissu écarlate, une fausse fleur pour tout ce qui n’existe plus. Cet œil-là, votre contremaître l’a cédé à l’océan contre la promesse qu’un jour sa peau connaîtra la chaleur d’un astre. Une offrande rouge, dans le noir, en rêvant de lumière. À quiconque veut bien l’écouter, elle jure que les tisseuses lui ont parlé dans son sommeil. Qu’elle a toujours toute sa tête.

Vous n’avez jamais su si elle s’était attachée au navigateur par réelle affection ou parce qu’elle retrouvait sur ses lèvres le goût de ses rêves fous. Mais maintenant – maintenant, dit-elle avec un sourire qui expose juste un petit peu trop de dents, se profile l’heure d’arracher un espoir aux cauchemars. Vous aussi, vous voulez y croire. C’est cet espoir insensé qui vous a fait prendre la mer, qui chaque fois vous donne la force de braver la folie qui rôde juste à l’orée de vos phares. Vous la trouverez, l’Aurore, vous toucherez la lumière en son sein...

« Les tisseuses nous réservent un fil doré pour entrelacer ce voyage à leur grande trame, j’en suis certaine, » ajoute votre contremaître – et, pour tout l’assurance qu’elle a mis dans sa voix, elle s’est à demi tournée vers le couturier comme pour le défier de la contredire.

Lui, ne dit rien. Le masque animal qu’il porte dissimule la moitié inférieure de son visage, mais au plissement de ses yeux pâles, vous juriez qu’il sourit.

Vous répétez votre question. Resteront-ils, pour chercher l’Aurore et ses promesses ? Tous, cette fois, hochent la tête sans rien ajouter. L’instant ne semblerait pas plus solennel si vous leur aviez demandé de signer de leur sang. À la fin, si vous en arrivez là... c’est bien de rouge qu’ils paieront.

 

Quand vous vous glissez dans la salle des machine pour poser la question à votre ingénieure, elle vous retourne un sourire transparent : « Tant que les moteurs tournent, Capitaine, comptez sur moi. »

La mort a emporté avec elle patrimoine et héritage, mais non la gloire – l’immortalité de votre vivant, étirée jusqu’aux confins du temps. Vous vous tiendrez au milieu des ombres, votre personne auréolée de cette lumière au goût d’éternité. Ou peut-être est-ce plutôt la curiosité qui vous pousse, une soif de découvertes, de connaissances... Votre équipage aussi a cent et une raisons d’embarquer à vos côtés. Certains tremblent. D’autres, muets, observent les ténèbres qui s’ouvrent à vous. D’autres encore prient les tisseuses pour qu’elles leur accordent un brin de miséricorde. Un moussaillon fredonne une balade née au septentrion, bien loin d’ici, et jamais les promesses de l’océan ne vous ont-elles paru si tangibles. Un délicieux frisson court le long de votre échine lorsque vous donnez l’ordre de lever l’ancre.

L’océan sans soleil est vaste et sombre, mais à la lueur d’étoiles lointaines, vous prenez la mer avec ardeur, dix barrels de fioul, et votre équipage sans peur et criblé de reproches. Appréhension et excitation électrisent l’air. Vous ne pouvez qu’espérer que cela suffise.

 

Une fois l’île d’Hellequin derrière vous, les cartes se muent en légendes. Vos réserves de fioul sont limitées et naviguer trop longtemps dans le noir vous fera basculer dans la folie. Faites attention...

Virer à bâbord, où la mer n’a pas de fond : O-13

Virer à tribord, vers la baie de minuit où des lampes balisent la route : O-14

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O-4

Un distant orage gronde à tribord. L’équipage bruisse dans votre dos, inquiet et fervent.

Vous vous tournez vers votre contremaître – pour vous rendre compte qu’elle n’est plus là. Vous l’apercevez perchée sur une caisse de rations, les mains sur le bastingage et tout son corps tendu comme un arc, tremblant. Jouets du vent, ses tresses lui fouettent le visage, mais elle ne bronche pas, son regard braqué sur l’horizon, comme hypnotisée.

L’espace d’une seconde vous vous demandez si c’est la fin, pour elle ; si vous feriez mieux de la pousser par-dessus bord avant qu’elle n’embarque quelqu’un d’autre dans cet élan de folie – puis, à votre tour, vous remarquez qu’à un bout du ciel, une à une, les étoiles s’éteignent.

Votre navigateur s’approche pour relayer nerveusement ses conclusions : de l’horizon où meurent les étoiles, nul n’est jamais revenu. D’aucuns murmurent même que la mort s’y trouve. Et puisque toutes les cartes s’arrêtent là, à leur places seules fleurissent les légendes. Droit devant se trouverait le bord du monde et ceux qui s’y risquent disparaissent corps et âme.

Vous laissez la barre à votre navigateur pour, après une dernière goulée d’air frais, descendre dans l’étuve des entrailles de l’Orphée.

« Si on continue tout droit, vous informe votre ingénieure sans lever le nez du joint qu’elle resserre, on risque de plus avoir assez de fioul pour rendre le bord. »

Elle ne semble pas avoir une opinion sur le cap à fixer au-delà de cette considération pratique. Vous lui demandez s’il faut faire demi-tour maintenant. Vous tournant toujours le dos, elle fait claquer sa langue. Vous hésitez, essuyez la sueur qui vous pique les yeux, puis vous insistez : n’a-t-elle donc pas envie de retrouver la terre ferme ?

Une fois ces mots prononcés, il n’est plus possible de les reprendre. Votre ingénieure rit comme quelque chose qui se brise. Elle actionne une commande pour faire pivoter son fauteuil, rajuste ses lunettes du bout d’un doigt cerclé de fer et, enfin, vous regarde.

« Vous connaissez ma réponse, Capitaine. »

Son sourire accroche l’éclat des chaudières. Ses dents sont de verre, ses os réduits en cendre et refondus dans la fournaise de la salle des machines. En ce moment encore, l’océan est calme, les moteurs repus, pourtant déjà chaque inspiration vous brûle la gorge. Ici, la température peut grimper jusqu’à ce que le métal devienne aussi rouge que la sclère de votre ingénieure, un feu intérieur léchant ses iris noir d’ivoire.

Même si vous ordonniez à des matelots de porter son fauteuil par-delà la volée de marches plongeant dans cet enfer, vous savez qu’elle ne supporterait pas la fraîcheur de la nuit perpétuelle. Dans la face sombre du monde, il n’y a de chaleur que de ce qui brûle. Votre ingénieure a enchaîné son éternité à une fournaise.

« Mais j’ai à faire, vous congédie-t-elle. Mais, Capitaine ? revenez me voir si vous trouvez un soleil. »

Vous retrouvez le pont avec soulagement. Le navigateur s’empresse de vous redonner la barre, expliquant que ses paumes moites glissent sur les poignées et qu’il craint de les laisser échapper. Vous hochez la tête en ne l’écoutant qu’à moitié. En image rémanente devant vos yeux, par-dessus ce pan de ciel vide à l’horizon, dansent les soleils jumeaux des chaudières de l’Orphée et les derniers mots de votre ingénieure résonnent à vos oreilles, contrepoint de son sourire de verre. Devant, est-ce le bord du monde qui se profile, ou la naissance d’un nouveau ?

Après tout, avant que le monde ne se fige, l’aurore naissait à l’Est. Serait-ce là que vous la trouverez ? La caravelle de légende... la lumière, la chaleur...

Un roulement de tonnerre, bien réel, et plus proche sur votre droite que vous ne vous y attendiez, vous sort de votre contemplation. Votre navigateur, toujours à vos côtés, se tord les mains, n’attendant que votre décision pour fixer le cap.

 

Continuer, droit vers là où meurent les étoiles : O-6

Virer à tribord en se préparant à affronter l’orage : O-10

Préserver votre équipage et rentrer au port : O-2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O-5

La dernière marque s’estompe. Sous vos paumes, le gouvernail de l’Aurore est désormais parfaitement lisse, comme si les derniers mois n’avaient été que le fruit merveilleux de votre imagination.

« Attends, » dites-vous au ciel, à l’océan. Au vent qui vient de tomber.

Vous avez pris l’habitude parler à Aurore, dans le silence et dans le noir, mais aujourd’hui, vous ne savez pas devant qui ou quoi plaider votre cause. Pourtant... vous avez la distincte impression que quelque chose vous écoute. Vous imaginez un fil en suspens, qui va être rejeté ou au contraire intégré à la trame du destin, et le choix se prélasse sur votre langue avec des mots brillants que vous ne connaissez pas. Ils n’ont pas l’épaisseur chaude et visqueuse du sang, ils n’ont pas le poids de ce que l’on cède, de ce que l’on perd. Vous n’aviez jamais marchandé qu’avec les ombres.

Une offrande blanche, souffle la brise dans les voiles. Pour les cieux. Le monde n’a pas de bord.

La barre pivote aisément sous votre poussée et l’Aurore suit le mouvement avec toute la grâce muette d’une danseuse. Vos yeux aveugles grands ouverts sur les ténèbres, vous mettez le cap sur l’Est : vous êtes Capitaine et, par gros temps, même les étoiles abandonnent les marins. Vous avez toujours su naviguer dans le noir.

Vous pensez à l’Orphée et à votre ancien équipage. Sont-ils parvenus à retrouver leur chemin jusqu’au port ? Depuis, ont-ils repris la mer, avec plus d’ardeur encore, ou se contenteront-ils d’avoir seulement aperçu le reflet d’une étoile ? L’Aurore brille, vous le savez. S’ils se sont retournés sur elle alors qu’elle vous entraînait au large, ils s’y seront brûlé les yeux.

Vous espérez qu’un jour votre contremaître trouvera le soleil que ses rêves lui ont promis, le navigateur tracera sa route parfaite, loin de toute croix rouge, que votre maître-artilleur se détachera de ses deuils avant de leur céder sa peau, votre ingénieure se réchauffera à une source moins avide, et que le couturier se liera à une trame sans fil écarlate. Vous espérer que ce qu’ils cherchent ne les détruira pas.

Une longueur de corde vous effleure ; Aurore caresse la peau nue de vos avant-bras, attisant un frisson dans son sillage, avant de se saisir avec une grande délicatesse de vos poignets. Elle vous guide. Vous ne lui abandonnez pas les commandes bien que, comme toujours, vous acceptiez son aide.

Le temps passe et vous maintenez le cap, droit vers l’Est. Le monde, rond, n’a pas de bord ; la nuit est éternelle, pourtant quelque part le jour l’est tout autant. Aurore chante avec le vent et vous vous surprenez à sourire. Avec elle, vous traversez l’horizon. Dans un sursaut de vie, vous l’étreignez.

Votre cœur se serre, bat une fois, une dernière fois, et puis vous retenez votre souffle. Vous ne la verrez jamais, mais vous sentez la douceur de la lumière sur votre visage.

 

Vous quittez l’océan sans soleil.

Vous pouvez mourir.

 

 

 

O-6

Vous touchez au but, vous le sentez. L’air lui-même a un goût différent ; le goût de couleurs que vous ne pouvez pas vous remémorer assez longtemps pour les oublier, d’un distant air de flûte, de la caresse d’un champ de fleurs sauvages dans la corolle desquelles vient s’échouer la fin des histoires.

Tout votre équipage se presse sur le pont, ignorant quarts de travail et quarts de repos, attirés par cette promesse en suspens comme ces sphinx aux ailes de tempête qui se massent autour des phares en pleine mer, séparés par une simple paroi de verre de l’illumination et l’incinération conjointes. L’assistant de votre ingénieure, avec ses mains marbrées de cicatrices de brûlure, visse pour elle le périscope dont la lentille se couvre aussitôt de buée. Le pauvre garçon la considère d’un air dépité, mais il n’y a rien à faire sinon attendre ; pour votre ingénieure, prisonnière de la fournaise de la salle des machines, il reste à espérer que ce qui vous guette, là-bas, sera encore un peu patient.

Au-dessus de votre tête, il n’y a plus une seule étoile. Vous tenez toujours le gouvernail, par habitude seulement, car l’Orphée file tout droit, docile comme il ne l’est jamais. Si vous étiez plus crédule, vous penseriez que l’océan s’écoule hors de son lit comme une simple rivière, qu’en face se trouve une cascade à l’échelle du monde et que vous allez basculer sans un bruit dans l’étreinte glacée du cosmos. Deux fusilières commencent à chanter dans une langue que vous ne reconnaissez pas.

La mer roule et se tord autour de la coque, un marasme de goudron en ébullition, puis de l’écume frange la crête des vagues d’une dentelle argentée. Vous la voyez, cette écume, même au-delà de la lumière de vos phares. Vous clignez des yeux pour vous assurer que vous ne rêvez pas. L’équipage maintenant se presse contre le bastingage, stupéfié par la promesse de ce monde nouveau qui se dessine droit devant – car droit devant, en une ligne distincte, l’océan laisse place au ciel.

Dans le noir, il n’y avait pas d’horizon.

Vous lâchez la barre. L’Orphée trace sa route, imperturbable, alors que les vagues clapotent sans ardeur contre la coque et que même le grondement des moteurs paraît s’être adouci. La bise marine porte une odeur d’algues, incongrue ici, si loin des fosses où pousse l’abyssine.

« Alors, c’est tout ? »

Vous acceptez la flasque offerte par votre maître-artilleur. L’eau-de-mort brûle le long de votre œsophage, se love en relents d’acide dans vos tripes, pourtant vous vous sentez un peu mieux après.

Vous saisissez aisément le sarcasme dans la question de votre officier : certes, vous n’aviez jamais navigué aussi longtemps hors des routes établies, et l’océan sans soleil aura été fidèle à lui-même tout au long du voyage, mais... vraiment, vous auriez trouvé le bord du monde ? Vous, avec votre croiseur – pas même un cuirassé ! – et votre poignée de matelots, vous auriez trouvé le soleil ?

« C’est tout, » dites-vous – et dans votre voix, point de sarcasme, à peine un souffle qui craint de vaporiser ce qu’il prononce dans une étrange alchimie de l’intangible.

Si ce nouvel horizon est bien réel, et non une production de votre pauvre esprit brisé par les ténèbres – c’est tout ce dont vous avez toujours rêvé, et aussi tout ce dont vous n’aviez jamais rêvé faute d’oser. Vous avez pris la mer à la recherche d’un fragment d’étoile, tremblant déjà sous le poids de votre hubris, et vous voilà à toucher du doigt une coruscation. Quand vous portez à nouveau la flasque à vos lèvres, vous remarquez que votre main tremble.

Au fond de vous, là où gisent les espoirs fracturés par l’indifférence des tisseuses et l’appétit des flots, vous le savez bien : sur l’océan sans soleil, aucun miracle ne survient sans réclamer un sanglant échange. Seule une offrande rouge laisse une chance de, momentanément, changer ces règles qui n’ont jamais été en votre faveur. Vous avez toujours cru que votre contremaître se berçait d’illusions quant au marché qu’elle clame avoir passé. Car oui, si son œil droit valait le gauche, quelle bien piètre monnaie d’échange ! Vous pensiez que, face à un astre, dans la balance il faudrait au moins placer votre propre mort – peu importe qu’elle s’en soit allée : pour celui qui se targue d’être dans le commerce de l’impossible, rien ne devrait être insurmontable, pas même un dernier voyage où nul moteur ne pourra vous porter.

Pourtant – vous passez votre langue sur vos lèvres crevassées par le sel, ramenez une mèche grise derrière votre oreille – vous êtes en un seul morceau, ceux que vous avez perdus en route déjà promis à d’autres avidités, et le ciel, non content de s’être vidé d’étoiles, à la place se remplit de lumière et de couleurs. Vous n’auriez pas imaginé qu’il soit bleu.

 

Et la lumière...

Vous vous retrouvez à plisser des yeux, incapable cependant de détourner le regard. Tout autour de l’Orphée, la mer se teinte d’indigo, de cobalt et de céruléen, d’émeraude et de turquoise, et au-dessus de votre tête c’est bleu, c’est tellement bleu. Hallucinés, d’autres matelots reprennent en cœur le chant des deux fusilières, une mélopée d’avant les temps qui glisse en flammes bleues le long de leurs dents. Vous ne vous retournez pas – vos anciens espoirs n’ont plus de prise. Au diable l’Aurore, puisque vous avez trouvé le soleil !

Le couturier jure dans une langue incandescente. À votre gauche, la contremaître tombe à genoux, arrache son bandeau et gémit que ce n’était pas assez.

La lumière...

La lumière brûle.

Vous avez une pensée pour votre ingénieure – voilà peut-être un monde pour elle – puis vous hurlez à votre équipage de faire demi-tour alors que la douleur vous transperce. L’acier de l’Orphée ne fondra pas, bien sûr, et les moteurs pétaradent ; ils vous ramènent dans l’étreinte familière de la nuit, sauf que déjà le soleil a prélevé son dû. Un feu d’ivoire a embrasé vos rétines et dévoré votre monde, n’en laissant que des cendres blanches. Sans voir, comment retracer votre route jusqu’au port ?

 

Vous retrouvez l’océan sans soleil, mais il est déjà trop tard.

 

 

 

 

 

O-7

Vos phares distordent l’espace autour de vous. La droite se creuse, la gauche s’étend, droit devant devient le bas, et le gouvernail est à l’envers ! Voilà que vous plongez vers les étoiles dont l’écume se dissout derrière vos yeux en diffraction d’éclats de rêves. Que criiez-vous dans le noir ? Vous avez halluciné de longues oreilles et des yeux ronds de pupille, une cavalcade de lapins à la queue blanche, et vos paumes portent la brûlure d’une corde. Vos oreilles sifflent, en images rémanentes s’agitent des lèvres désincarnées, comme des ailes de papillon, sans qu’aucun son n’en sorte.

Vous clignez des yeux. Vous donnez l’ordre de rallumer les phares, mais votre voix se perd dans des échos brisés et rien ne vient troubler les ténèbres. Vous bousculez un matelot en allant vous-même jusqu’à la lampe de proue. Elle ne s’allume pas. Des profondeurs de l’Orphée monte un gémissement ; vous reconnaissez la voix de votre ingénieure, qui se plaint du froid. Les moteurs se sont tus. Vous dérivez au gré des vagues.

Pourquoi avez-vous pensé pouvoir occire les sirènes avant qu’elles ne vous ensorcellent ?

Alors que vous fixez les flots, le souffle court, vous apercevez l’éclat d’yeux jaunes qui vous guettent, leur pupille fendue comme un coup de couteau. Des mains griffues crissent contre l’acier de la coque de l’Orphée. Les vagues ont des crocs, désormais, et les sirènes n’attendent plus que l’erreur qui vous précipitera à leur portée.

 

L’endroit n’est nullement accueillant, toutefois, sans fioul, vous n’avez plus les moyens d’être ailleurs.

Les ténèbres vous feront perdre la raison, ou vous vous jetterez à la mer et les sirènes vous dévoreront. Mais qui sait, peut-être qu’avant cela, on vous portera secours...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O-8

Il n’y a rien. Les ténèbres bâillent, puits sans fond où les espoirs s’en vont mourir.

Vous avez beau scruter les environs, aucune luciole ne surgit plus devant vous. L’Orphée est un phare isolé dérivant dans une hémorragie d’encre. Les contours se brouillent et se chevauchent, le gouvernail, les ombres, vos ongles fendus et vos phalanges meurtries. Vous secouez la tête, tâchant rassembler vos esprits. Vous avez deux mains, dix doigts, tous agrippés à la barre. Ce sont les vôtres. Vous sentez le bois sous vos paumes, encore vivant, bien vivant, murmures étouffés d’air et de terre là où le reste de l’Orphée gronde ses remémorations d’acier et de flammes. Transformation, transmutation. Que vous ferait l’eau, si vous y plongiez ? En quelle démence fantastique l’océan sans soleil vous façonnera-t-il ? Vous resserrez votre prise sur la barre, spasmodiquement. Ce sont toujours bien vos doigts.

« Capitaine ? »

À la lumière clignotante des phares, le masque du couturier s’anime, des crocs livides entre ses babines peintes en noir. Ses yeux fondent. Vous reportez votre attention sur les ombres qui béent devant vous.

« L’équipage ? demandez-vous en lieu de réponse.

— La vigie vomit plus de dents qu’elle n’en a jamais eues dans la bouche. »

Vous jetez un coup d’œil au coutelas rituel, aligné à côté du fil et du marteau à la ceinture du couturier – sur l’océan sans soleil, il faut plus qu’un docteur pour préserver l’équipage – et cela ne lui échappe pas, même si aucun de vous ne le mentionne. Vie, bruit, lumière, tout cela est un affront à la face de Minuit et son ancienne rancœur vient épaissir l’air, déclinaison en nuances d’outrenoir d’ébullitions et de purulences. Votre contremaître rôde dans votre dos, fiévreuse. Minuit a faim, Minuit est là, tout autour, et votre lampe de proue ne peut plus le tenir à distance alors les moteurs ont faim, eux aussi, et vous, qui n’avez pas besoin de manger, de même. Les cales de l’Orphée, parfois remplies de denrées consommables à destination des puissants et des rêveurs, n’abritent maintenant plus que votre équipage.

Mais l’Aurore ne vous attend-elle pas là où personne n’oserait la chercher ?

 

Continuer : O-16

Fuir Minuit, vers bâbord – mais attention, vous ne lui échapperez pas si facilement : O-17

 

 

 

 

 

 

 

 

O-9

L’océan sans soleil somnole et la lumière des étoiles au-dessus de vos têtes s’y reflète comme un éparpillement de diamants. Chacun profite de cet instant de répit. Vous, retournez dans la cabine de commandement pour faire le point avec le navigateur. Votre contremaître l’a déjà rejoint, relayant les observations de la vigie : un orage menace à tribord, grignotant déjà, un à un, les points de brillance au firmament.

« Personne ne veut retourner d’où nous venons, » ajoute-t-elle avec une grimace éloquente.

Et vous pas plus qu’un autre ; vous n’avez aucune intention d’éprouver une fois encore la clémence des tisseuses à votre encontre. L’Orphée maintiendra son cap, ou vous le ferez virer vers l’orage, sans autre alternative.

Il y a des croix sur les cartes établies par le navigateur. Vous trouvez votre bouche très sèche, tout d’un coup, en remarquant qu’elles correspondent exactement à celles scarifiées dans la nuque de votre officier. Celle sur sa tempe, rouge, s’approche trop à votre goût. Dans votre monde sans mort, le supplice de la corde ne peut être exécution ; à la place, bloquant la trachée, il est réservé aux langues perfides ou aux appétits déviants. Quand vous l’y avez soustrait, le navigateur venait d’être retrouvé à bord d’un croiseur en perdition, les mains et la bouche maculées de sang qui n’était pas le sien. Quelque part dans ces eaux il a perdu l’esprit, et vous ne savez pas quel hasard, quelle chance ou quel marché, lui a permis de s’en tirer, seul survivant de toute l’expédition.

« Tout droit, dit-il maintenant, je n’ai connaissance d’aucune menace. »

Discrètement, vous jetez un coup d’œil à la carte – non de papier, mais de peau et d’os. Tout droit, vous partez en direction de son autre oreille. Voilà qui vous semble plus prometteur.

Prometteur, peut-être, sauf que l’océan sans soleil est traître. Les sirènes, peut-être, le sont plus encore. Vous ne pouvez qu’imaginer ces moitiés de corps presque humains, sauf que leur peau grisâtre plisse et bâille comme un costume mal taillé, que leur gueule s’ouvre jusqu’à leurs oreilles pour dévoiler trois rangées de crocs effilés... car vous ne les voyez pas, ces monstres qui hantent ces eaux, bien qu’à chaque seconde qui passe, leur chant enfle un peu plus.

Se boucher les oreilles ne servira à rien. L’Orphée déjà entre en résonance de toutes ses tonnes d’acier et cette funeste mélodie vibre sous vos pieds, jusque dans vos os.

 

En surrégime, vous devrez satisfaire l’avidité des moteurs, mais vous vous échapperez.

Combattre les sirènes : O-7

Fuir droit devant, dans des eaux qu’aucune carte ne dépeint : O-4

Fuir vers tribord, là où gronde l’orage : O-10

 

 

 

 

O-10

L’orage se déchaîne, chaque coup de tonnerre prêt à fracturer le monde, chaque éclair l’écartelant entre blancheur aveuglante et noirceur d’encre, l’une s’aiguisant au contact de l’autre. Vous qui naviguez dans les ténèbres depuis bien longtemps, vous connaissez le moyen de ne pas laisser de vifs éclats vous voler la vue ; un œil pour la lumière, un autre pour les ténèbres. Piètre protection que vos paupières closes, toutefois, alors que l’ire de la tempête marque au fer rouge votre rétine, coruscations de haine cramoisie et de peur opaline entraînées dans une macabre sarabande sur fond d’hématome. Votre contremaître, borgne, s’est arrimée d’une corde au bastingage. Tout est froid, mouillé, tout glisse. Le ciel et la mer semblent deux mâchoires d’un même fléau, prêt à engloutir l’Orphée, balloté par les vagues, giflé par la pluie, étourdi, ses moteurs réclamant toujours plus pour lutter contre cette fureur – pourtant, vous maintenez le cap.

« Ahoy ! » s’époumone la vigie, sa voix couvrant à peine le fracas de la tempête – néanmoins toutes les têtes déjà se tournent, cherchant l’obstacle annoncé.

Vous vous essuyez les yeux d’un revers de main, scrutant les alentours à travers les rideaux de pluie. Un nouvel éclair éventre le ciel, aiguisant les contours des choses... et, alors, vous la voyez.

En noir et vent, l’Aurore se dresse dans l’œil de la tempête.

Vous vous approchez et les cieux se taisent, les vagues viennent mourir dans votre sillage. Votre sang bat à vos oreilles. C’est une pression dans votre ventre, un frisson électrique sous votre peau, hérissant les poils de vos bras, étrécissant votre vision.

L’écho de vos bottes sur son pont résonne dans le silence : votre équipage vous réserve les honneurs. Vous faites vos premiers pas sur ce bois sombre, poli et huilé comme si tout juste sorti de l’arsenal. L’Aurore est parfaite, de la courbe de son bastingage, comme une rondeur de chair, à ses voiles blanches immaculées. Elle ne semble pas se nourrir de fioul ; existait-elle déjà avant que le jour et la mort désertent le monde ?

D’après la légende, c’est en son sein que se blottit la lumière. Et sur cette mer devenue d’huile, l’Aurore ne vous résiste pas, n’essaie pas même de vous faire perdre l’équilibre. Son pont est sec, comme si à son bord aucune tempête ne pouvait avoir de prise. L’air lui-même retient son souffle.

Dans cette immobilité si intense qu’elle en vibre, vous marchez jusqu’à la proue alors qu’à leur tour, matelots et officiers montent à bord. Le tirant d’air de l’Aurore est bien supérieur à celui de l’Orphée, si bien que, surplombant ainsi les flots, ils ne vous semblent plus si redoutables. Votre contremaître délaisse le navigateur, qui n’ose pas encore y croire, pour vous rejoindre au moment où vous tendez la main vers la barre.

« Personne ne dompte l’Aurore, » murmure-t-elle, son œil unique rond et inquiet.

Dans son dos, l’équipage attend vos ordres.

 

S’emparer de l’âme de l’Aurore : O-11

Se préparer à naviguer à son bord : O-12

 

O-11

Personne ne dompte l’Aurore, mais vous allez la prendre.

Pour la première fois, votre contremaître renâcle face à l’ordre que vous lui intimez. Derrière elle, le navigateur, comme hypnotisé, fixe le double battant cadenassé qui mène aux profondeurs de l’Aurore. Tout autour, ce que vous pensiez n’être qu’un reflet de l’orage sur des renforts en métal, se révèle un rai de lumière maintenant que vous le considérez avec plus d’attention. Qu’attendez-vous ?

Votre contremaître consent à s’écarter après que vous lui avez fait remarquer qu’elle était prête à s’arracher un œil, mais maintenant, face à ce trophée bien réel, sous vos pieds, elle hésiterait ? Vous ne partagez de tels scrupules et, d’un geste, ordonnez de forcer le passage.

« Capitaine... » commence votre navigateur, mais vous l’ignorez.

Vous empoignez la barre alors que votre maître-artilleur fait sauter d’une balle la serrure l’entrée de la cale. Vous imaginez déjà votre retour en triomphe, un fragment d’étoile en poche : un tel trésor tel que jamais plus vous ne vous inclinerez devant l’étreinte des ténèbres. La peur n’aura plus de prise sur vous, qui avez vaincu l’Aurore.

Elle semble d’ailleurs avoir renoncé à se débattre, docile sous votre poigne – jusqu’à ce qu’une corde fende l’air en sifflant. Le cliquetis des attaches résonne comme un rire. Vous vous retournez.

La vision d’horreur de votre équipage pendu au gréement sera la dernière chose que vous verrez. Langue pendante, œil exorbité, votre contremaître donne de vains coups de pied dans l’air, griffant la corde qui l’étrangle... et l’Aurore vous arrache la vue.

Vous entendez encore pendant de longues minutes les cris. Vous reconnaîtriez les voix, si vous ne vous y refusiez pas. Vos doigts crispés autour du gouvernail, vos mâchoires serrées à vous en briser les molaires, vous écoutez l’Aurore se jouer de ces pauvres pantins, avant de s’en lasser et de les jeter par-dessus bord. Vous, qui les avez amenés ici – vous, qui les avez condamnés – vous n’inscrirez pas leurs noms dans votre peau, comme l’aurait fait votre maître-artilleur, mais toujours vous verrez à la place du monde tournoyer cet hideux bal des pendus. Toujours leurs hurlements vrilleront vos oreilles, nullement étouffés par les flots qui ont englouti leurs corps.

Et vous, qui avez cru pouvoir prendre l’Aurore par la force – vous, qui ne pouvez pas mourir – vous la servirez à jamais, cette caravelle de malheur, du plus profond des ténèbres. D’avoir voulu voler sa lumière, vous avez prouvé la voracité qui vous rend digne de l’océan sans soleil. Vos articulations se verrouilleront, vos muscles s’atrophieront, vos vertèbres écraseront vos nerfs et le sel rongera votre peau jusqu’à l’os... mais elle ne vous laissera pas lâcher la barre.

 

Vous êtes Capitaine à bord de l’Aurore. N’était-ce pas ce que vous souhaitiez ?

 

 

 

 

O-12

Personne ne dompte l’Aurore, mais peut-être pouvez-vous l’apprivoiser.

Votre contremaître, plus énergique que jamais, dirige votre équipage à son poste. Vous allez tous devoir apprendre à manier un bateau à voile, à la place de l’Orphée et ses moteurs rugissants. Vous espérez que le fragment d’étoile qu’abrite l’Aurore sera suffisant pour réchauffer votre ingénieure.

Au centre de cette agitation, le navigateur, comme hypnotisé, fixe le double battant cadenassé qui mène aux profondeurs de l’Aurore. Tout autour, ce que vous pensiez n’être qu’un reflet de l’orage sur des renforts en métal, se révèle un rai de lumière maintenant que vous le considérez avec plus d’attention. Vous avez du mal à en croire votre bonne fortune.

« Capitaine... » commence votre navigateur – mais, quand vous l’interrogez d’un regard, il ne trouve rien à ajouter.

Du bout des doigts, vous effleurez la barre, guettant une objection qui ne vient pas, avant d’oser la saisir. Vous vous imaginez déjà voguer avec l’Aurore, cette caravelle de légende au cœur d’étoile, et vous son humble Capitaine. Vous serez un phare au milieu des ténèbres.

Elle semble s’accommoder de votre présence, douce et attentive à vos moindres mouvements – jusqu’à ce qu’une corde fende l’air en sifflant. Vous vous retournez.

Votre équipage précipité à l’eau sera la dernière chose que vous verrez. Vous avez le temps d’apercevoir votre contremaître qui se hisse péniblement à bord de l’Orphée, avant de se pencher pour aider un matelot à grimper à son tour... et l’Aurore vous prend vos yeux.

Vous entendez encore pendant de longues minutes ces voix qui vous appellent, qui supplient, qui ne comprennent pas. Vous aimeriez penser qu’ils jalousent votre place ; vous avez plutôt l’impression d’entendre les distants échos de votre eulogie. Vous aimeriez vous excuser – auprès de votre équipage, que vous avez amené au-delà des cartes pour maintenant l’abandonner, et de vos officiers, à qui incombe maintenant la responsabilité de ramener l’Orphée à bon port, et auprès de l’Aurore, dont vous avez déclenché l’ire. Bientôt s’évanouit le grondement des moteurs que vous connaissiez tant, tandis que la légendaire caravelle s’éloigne, inexorablement, vers des eaux que nul homme ne fréquente.

Et vous – vous, qui lui avez fait la promesse de naviguer ensemble – vous tiendrez parole. Sous vos doigts, vous sentez un relief gravé à même le gouvernail. Alors que l’air s’écoule autour de vous, gonflant les voiles de l’Aurore que les flots font doucement tanguer... vous comptez trois cent soixante cinq traits. L’un d’eux commence déjà à s’estomper.

 

Vous êtes Capitaine à bord de l’Aurore.

Une fois votre promesse tenue, vous retournerez au port pour découvrir votre nom élevé au rang de légende. Pour le reste de l’éternité, vous chérirez tout contre votre cœur ces souvenirs d’une année partagée avec un fragment d’étoile...

... ou peut-être que vous déciderez de ne pas y renoncer : O-5

 

 

O-13

Vigilant, votre maître-artilleur reste à vos côtés à la proue de l’Orphée. Dans ces eaux, point d’écueils ni de rochers affleurant à la surface, non : c’est ce qui bouge qu’il vous faut plutôt craindre. De nombreuses voracités hantent l’océan sans soleil et ici, elles ont tout l’espace de croître... Ici, jamais votre ancre ne toucherait le fond.

Si à la place, vous lanciez une lampe en pâture aux vagues, elle n’éclairerait dans sa descente vers les profondeurs rien que de l’eau, encore de l’eau – et, ne serait-ce que l’ombre de votre bateau, cette forme qui émerge à l’orée du cercle de lumière ? Non... non, ce doit être vos yeux qui vous jouent un tour. Si loin de la surface, pour que vous l’aperceviez, il faudrait que cette bête fasse la taille d’une île.

L’équipage, dans votre dos, vaque à ses occupations. L’océan sans soleil garde le silence et vous, aussi, vous surprenez à retenir votre souffle. La vigie demeure obstinément muette. Vous écarquillez les yeux, fouillant les ténèbres à la recherche d’une monstrueuse silhouette. Krakens, léviathans, hydres et vouivres... Vous ne serez pas pris de court.

Mais l’appréhension prépare bien mal à la terreur, après tout, et lorsque émerge dans une gerbe d’écume un tentacule luisant et pâle, long comme l’Orphée, votre sang se glace dans vos veines.

Votre contremaître, borgne, arme déjà la baliste.

 

En surrégime, vous devrez satisfaire l’avidité des moteurs, mais vous vous échapperez.

Utiliser la baliste : O-19

Armer les canons : O-15

Fuir vers tribord et des eaux plus calmes : O-17

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O-14

Si soleil il y avait encore, l’astre atteindrait ici son nadir. Dans cette baie à la frontière des routes connues, aussi loin que possible de la promesse du jour, minuit s’installe et il ne tolère guère d’intrusions. D’absence, le noir se fait présence. La lampe à la proue vacille comme le souffle d’un mourant.

Tout l’équipage est à cran. La vigie lance des avertissements avortés. Est-ce quelque chose qui remue là-bas dans la pénombre, ou la pénombre elle-même qui se tortille ?

De mile en mile s’allument de dérisoires lucioles faites d’amiante et de lentilles de verre, accrochées à de larges bouées qu’effleurent les longs doigts des vagues. Vous prenez le risque de marquer une halte près de l’une d’elles, tremblante et suppliante, pour y verser un peu de fioul. Un geste pour vous-même, qui risquez de rebrousser chemin, et pour ceux qui viendront après vous, ou peut-être une offrande aux tisseuses. Un vœu dérisoire face à l’absolu du noir. Une vieille tradition. Une prière.

Vous repartez sans un coup d’œil en arrière, au cas où quelque créature se serait hissée hors des flots, le long de la chaîne qui ancre ces misérables lampions aux profondeurs de l’océan sans soleil. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas regarder en face.

Puis il n’y a plus rien du tout. Vous vous enfoncez dans les ténèbres.

 

Continuer : O-8

Virer à bâbord, loin de cette baie où le noir touche au zénith : O-9

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O-15

Vous ordonnez qu’on prépare les canons et l’équipage, jusque là pétrifié d’horreur, s’empresse de vous obéir. Votre maître-artilleur dirige chacun à son poste. Vous n’avez toutefois pas le temps de faire feu que le kraken jaillit à la surface, livide comme le ventre d’un poisson mort, comme un squelette mis à nu. Ses yeux ne reflètent aucune étoile. Un instant, votre regard est happé dans les profondeurs de ces deux gouffres noirs–

–puis ses tentacules se referment sur l’Orphée. Vous dégainez votre coutelas, bien inutile cependant contre l’épaisse peau du monstre. La lame glisse sans faire de dégâts, s’enfonçant à peine de quelques pouces – une égratignure dérisoire pour un appendice plus large qu’un homme n’est haut. D’implacables ventouses se plaquent sur la coque, déjà leurs denticules s’y enfoncent et le métal hurle sous l’assaut.

Quant aux matelots emportées par le monstre, leurs cris cessent bien vite avec le craquement de leurs os. Même les non-morts ne peuvent crier sans air dans leur poumons, et il n’y a pas d’air là où bouillonne le sang. Chair et esquilles blanches se mêlent, avant d’être englouties par l’océan. Le réservoir percé, le fioul se mêle aux eaux sombres comme du goudron. Dans le chaos des vagues et du combat, le faisceau de votre lampe de proue déchire la nuit, roulant comme l’œil d’une bête à l’agonie, accrochant des reflets huileux d’arc-en-ciel déments, rehaussés de bouillonnements écarlates.

Un canon fait feu, bien tard, trop tard. Un tentacule lâche le bastingage, un autre le remplace. La voix de votre maître-artilleur se brise. Quelqu’un aboie un ordre. Peut-être est-ce vous. Peut-être vous accrochez-vous encore un peu à l’espoir – sauf que le kraken, lui, s’accroche plus férocement encore à votre navire.

Vous vous brûlez les mains en tentant de recharger le canon, mais tout est fini : le kraken, ses yeux en hallali d’étoiles juste à la surface de ces eaux éclaboussées par votre ruine, s’empare de la proue et de la poupe de l’Orphée. Et il tire. Le pont tremble sous vos pieds. L’acier se tort, se déchire, s’arrache. Dans un fracas de fin du monde, l’Orphée cède sous la pression de ce titan.

Le choc de l’eau froide vous coupe le souffle et, quand vous inspirez...

 

Vous rejoignez les bancs des noyés bleus et bouffis, avec leurs cheveux d’algues et leurs sourires noirs, prisonniers à jamais des vagues. Jamais plus vous ne remettrez pied à terre.

Vous avez fait naufrage.

 

 

 

 

 

 

 

 

O-16

Votre lampe de proue s’éteint, se rallume, s’éteint, ne se rallume plus. À moins que vous n’ayez simplement fermé les yeux. Qu’importe ; il ne vous appartient plus de voir, susurrent les ombres qui vous entourent, vous encerclent, vous étouffent.

L’océan sans soleil referme ses implacables mâchoires.

Vos os pressent contre votre peau, tendue jusqu’à la déchirure, vos nerfs s’enroulent et vos veines grouillent en dessous. Vous maudissez les dieux et les vagues, les ténèbres et les monstres. Vous maudissez votre propre folie et le sel cristallise sur votre langue, scelle vos lèvres. Une offrande rouge, réclame l’équipage. Pour les tisseuses du destin. Pour la mort.

Le bruit du coutelas rituel qu’on dégaine, que vous acceptez, puis le baiser de la chair et d’une lame. Sang et air et peau et un cri qui se noie dans les bouillons de sa vie puisque la mort ne vient pas. Mais rien n’écoute ; vos muettes prières rouges s’enchevêtrent dans la toile des ténèbres et rien ne répond. Il n’y a plus d’horreur qui puisse acheter votre salvation.

Des ongles, vos chevilles. Votre nom. Le monde réapparaît comme un cordage qui cède, kaléidoscope fou d’éclats de terreur, un cauchemar en cathédrale. À son masque, vous reconnaissez le couturier qui rampe à vos pieds. Même lui aura bien du mal à raccommoder les ruines de sa gorge. Votre navigateur rit, bas et sourd, et la contremaître crie. Des relents de sang et d’excréments vous étranglent. Vous vacillez. L’Orphée plonge au creux d’une vague.

Des miroirs dans l’eau. Des yeux dans le ciel. Des bouches dans le noir.

Un cœur derrière vos côtes, un autre dans votre estomac. Ils battent encore. Des fragments de voix éventrent le silence. Métal et sel dans votre bouche. Le noir n’a pas de fin, la mort a fui ces abysses où vous sombrez. Devant vous, qui n’avez plus d’yeux, se lève un astre rouge. Vous avez goûté à la chair humaine et elle se refuse à mourir. Ongles et esquilles d’os labourent vos entrailles.

La nuit. La mort. Si ce n’est du corps, alors de l’âme.

 

Vous êtes perdus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O-17

Vous retrouvez des eaux plus sûres, où une douce bioluminescence souligne la crête des vagues. L’air est frais et délicatement bleuté comme des cubes de glace cliquetant au fond d’un verre. Un matelot évoque des rumeurs de leurres et d’yeux dans les flots. Les autres le font taire.

Un fusilier suggère encore de capturer cette eau luisante dans des fioles de verre – peut-être pourriez-vous en tirer un bon prix – mais l’idée ne récolte que peu de partisans. Il y a peu, la Capitaine de l’Alcide a ordonné de tapisser sa cale de miroirs afin de dérober l’éclat des étoiles, construisant ainsi, sans le savoir, son propre brasier funéraire. Son vaisseau a disparu corps et âme. Déjà, l’Orphée sous vos pieds tremble et fume comme une bête à qui on en aurait trop demandé. La lampe clignote par intermittence, les moteurs hoquètent, le tout à la limite de la surchauffe. Vous ne pourrez pas repasser en surrégime.

Vous détachez vos doigts du gouvernail, un à un, expirez longuement, puis ordonnez à l’équipage de rester à leur poste et vous dirigez vers la cabine de commandement.

« La Ceinture australe, » déclare votre navigateur lorsque vous franchissez le seuil.

Appuyé contre le bureau, le couturier s’occupe de nettoyer les plaies que les ongles du navigateur ont creusé dans sa propre chair. Il est rare de le voir manier gaze et alcool, au lieu des aiguilles qui ont inspiré à l’équipage son surnom, sans parler des clous et outils qui également pendent à sa ceinture. Son rôle est de maintenir les choses en un seul morceau. Quant au coutelas rituel... Mieux vaut ne pas l’évoquer. Le couturier lève les yeux à votre entrée – des yeux incolores, par-dessus son masque figurant la gueule d’un animal disparu – puis il retourne à sa tâche sans un mot.

Votre navigateur ajoute que droit devant, au-delà des lueurs de la Ceinture australe, se dressent nombre écueils qui vous forceront à naviguer avec une extrême prudence. Vous réfléchissez déjà à quel membre d’équipage devrait relever la vigie pour négocier ce passage difficile alors que vous faites machinalement jouer votre épaule ankylosée. Il va donc vous falloir maintenir votre concentration à la barre, mais si déjà vous n’avez plus à vous soucier d’une poursuite...

Votre contremaître toque au chambranle et vous annonce, fronçant le nez, que du lointain vous parvient l’écho d’une envoûtante mélopée. Des sirènes rôdent.

Votre perte chante à bâbord, apprenez-vous, et votre navigateur trace sur la carte un arc partout ailleurs, précisant avec une grimace que ces eaux-là sont risquées, d’après ses cartes, les fonds marins affleurant à la surface en meurtrières flèches de roc.

Alors que vous repartez affronter les ténèbres au dehors, le couturier tend la main et vous retient par le bras. Vous marquez une pause.

« Vous tenez le coup, Capitaine ? »

Bien sûr. Il n’y a pas de raison. Vous ne seriez pas Capitaine si vous fléchissiez à la première difficulté. Vos yeux sont secs et vos doigts douloureux, mais vous savez pouvoir ignorer tout inconfort avec l’ancre solide du gouvernail entre vos mains. Et cette angoisse qui gigote dans votre ventre comme des anguilles que l’on découpe ? Ce n’est rien que le fruit pourri de votre imagination. Le couturier vous relâche avec un mouvement de tête pour lui-même.

« La peur a une odeur, dit-il simplement. Elle les attire. »

Vous touchez, machinalement, l’étoile nautique tatouée par-dessus votre cœur, puis vous rajustez votre casquette et reprenez votre place à la barre. Vous êtes bien conscient que le couturier vous emboîte le pas. Devant vous, pris dans les feux de votre lampe de proue, se dresse le premier croc.

Juste sous la coque de l’Orphée, large comme une lune aveugle, s’ouvre un œil. Il vous fixe.

 

Abandonner cette folie et retourner au port, tant qu’il est encore temps : O-2

Continuer (vous n’avez pas peur) : O-16

Virer à bâbord et combattre les sirènes : O-7

Tenter... autre chose : O-18

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O-18

L’espace d’un instant, tendu à se rompre, vous ne pouvez détourner le regard. L’œil fore à travers les strates de votre être. Il voit. Il sent. Vous êtes un insecte épinglé sous l’attention d’une éclipse vaste comme une pupille où l’Orphée lui-même paraît pouvoir sombrer.

Votre cœur bat dans votre gorge, prêt à vous étrangler, misérable créature que vous êtes. Ici, la peur pare les ténèbres de crocs prêts à se refermer sur vous, voraces, prêts à craquer vos os pour en extraire la moelle, là où se terre cette délectable animale terreur. Vous vous arrachez à grand peine à ce jugement d’écorcheur. Sans bruit, les ombres ricanent.

Vous trouvez le couturier à vos côtés, plus proche encore, matérialisé là comme un spectre. Son masque grimace son éternel sourire – celui d’une bête qui gronde – et vous vous dites que ses yeux sont gris, ou peut-être bleus, mais pâles comme celui, en-dessous, qui terrifie votre équipage. Vous, vous n’avez pas peur. Vous ne pouvez pas vous le permettre.

« Ce qui bat, » vous souffle le couturier – et il vous tend son coutelas, sa lame aiguisée jusqu’au fil d’un soupir, la pointe entre deux doigts et la poignée vers vous. Sa main ne tremble pas. La vôtre, si. Il n’y a pas d’autre échappatoire, car il reste bien une chose que l’océan sans soleil respecte en toute circonstance : une offrande rouge.

Le cœur lourd, vous vous approchez de votre plus jeune matelot. Il vous regarde, sans vouloir comprendre, et articule un mot sans souffle. Vous le bousculez, le faites tomber à terre et l’immobilisez sous votre poids. Ses yeux sont immenses. Dans ceux-là, pourtant, vous ne pouvez basculer corps et âme. Il appelle sa mère–

D’abord, vous lui tranchez la gorge. Vous ne supporteriez pas d’entendre ses supplications.

Vous l’ouvrez de la gorge au nombril, comme un poisson. Puis, méthodiquement, vous séparez chacune de ses côtes de son sternum. Il y a une vis dans celle du bas, rouillée, peut-être l’œuvre de votre couturier. La cage thoracique s’ouvre avec un grincement de charnière et vous plongez les mains dans cette chair rouge et frémissante. Vous soulevez le cœur de votre plus jeune matelot hors de sa poitrine. Il ne s’arrêtera pas : aucun de vous ne peut mourir.

Vous mordez dedans avant de l’offrir, palpitant et sanguinolent, à l’avidité des vagues.

Quand vous vous redressez, essuyant vos mains poisseuses sur votre pardessus, le corps à vos pieds se tortille toujours. Le couturier s’approche, silencieux. Il l’attrape par-dessous les aisselles, le tire et le traîne jusqu’à la cale. Il refermera la seconde bouche qui bâille dans sa gorge, ressoudera ses côtes, recoudra la peau ici aussi. Sans-cœur désormais, votre matelot continuera de servir.

Le reste de l’équipage vous considère avec horreur, mais nul n’a protesté.

 

Pousser plus loin, au-delà des crocs de roche : O-4

Virer à tribord, loin des écueils mais là où gronde l’orage : O-10

 

 

O-19

L’équipage, jusque là pétrifié d’horreur, s’empresse de vous obéir. La baliste pivote dans un grincement d’acier, poulies et engrenages forcent le câble vers l’arrière et le carreau, taillé dans le rostre d’un mysticète, frémit. Votre contremaître tire. Rate. Vous n’avez pas le temps de faire feu à nouveau que le kraken jaillit à la surface, livide comme le ventre d’un poisson mort, comme un squelette mis à nu. Ses yeux ne reflètent aucune étoile. Un instant, votre regard est happé dans les profondeurs de ces deux gouffres noirs–

–puis un cri résonne par-dessus le grondement des vagues. Lumière, noir, lumière ; votre lampe de proue sectionne les ombres en fractions écartelées et, dans le creux d’une d’entre elles, le faisceau lumineux accroche une paire de jambes recouvertes de toile imperméable qui se débat. Vient ensuite le bruit d’os qui se brisent comme un crissement de verre. Vous attrapez le bras de votre maître-artilleur, le poussez vers la baliste.

Il prend les commandes, écartant votre contremaître d’un mot de sa voix douce et rauque, et puis un second carreau transperce l’œil droit du kraken. Sang et humeur aqueuse s’écoulent alors que le globe s’effondre sur lui-même. Les monstrueuses tentacules se figent. L’angle était parfait.

Déjà, l’océan sans soleil s’apprête à engloutir ce gigantesque corps qui ne lutte plus. Son œil restant, hallali d’étoiles, flotte juste à la surface, pendant rien qu’un battement de cœur, puis il coule. Votre équipage hurle sa joie sauvage.

 

Après le combat et l’agitation fiévreuse qui lui a succédé, le calme se glisse sous votre peau comme une promesse à tenir.

Vos nerfs encore à vif de la descente d’adrénaline, vous demandez qu’on vous remplace à la barre et descendez dans la cale, là où ne brille plus ni phare ni étoiles, rien qu’une lampe à pétrole faisant danser les ombres. À côté se trouve votre maître-artilleur, sur un hamac qui se balance doucement au gré de la houle. Son geste est parfaitement assuré quand il insère l’aiguille.

Exposées à la chaleur d’un corps, les tentacules de jellyseiche libèrent leur venin : c’est une décharge d’acide qui laisse une trace, noire et fine, indélébile. Tout le talent des artistes tatoueurs, c’est de savoir comment disposer la tentacule sous la peau avant que la chimie n’opère. Votre maître-artilleur, à force d’obstination, a acquis ce talent pour lui-même.

L’espace d’un bref instant, lorsque vous clignez des yeux, la flamme de la lampe à pétrole brûle d’un bleu invisible. Quelque chose, quelque part, tient le compte des sacrificiés en votre nom.

Puis, sa tâche achevée, votre maître-artilleur extirpe le morceau de tentacule. En silence, vous contemplez le nom qui se détache maintenant sur la peau pâle de sa jambe. Ce fut donc une chauffagiste que vous avez perdue aujourd’hui, engloutie par les flots. Elle a désormais rejoint les bancs des noyés, leurs membres bleus et bouffis se mêlant aux algues, plus rien que des yeux blancs et des sourires noirs à offrir à leurs anciens compagnons – à moins que le kraken ne l’ait entraînée avec lui vers le fond et qu’elle fasse maintenant partie du grand banquet des profondeurs. Bientôt, de ces agapes poïétiques ne restera plus qu’une nef d’os dénudés et ce crâne humain, peut-être, qui contemplera les abysses de derrière ses orbites vides. Vous hochez la tête, puis proposez à votre maître-artilleur une rasade d’eau-de-mort.

« Et lorsqu’il n’y aura plus de place ? »

La question se pose, en effet, quand les noms déjà se pressent, denses et grouillants, le long de ses membres. Un, unique, glisse le long de sa carotide. Vous n’avez jamais demandé de quelle malheureuse âme il commémorait la perte.

Votre maître-artilleur hausse les épaules et accepte l’eau-de-mort.

« Ils sont perdus, et nous sommes toujours là. Nous leur devons bien cela. »

Ce n’est pas une réponse. Il rabat la jambe de son pantalon, en coince l’ourlet dans sa botte, qu’il relace soigneusement. Ses mains sont encore vierges, ses paumes brûlées par la fureur des armes.

« Au-delà de Nouvelle Knoss, continue-t-il de sa voix en caresse, dans la Désolation, il est interdit de toucher au bois des épaves. Ils y fabriquent leur papier avec de la peau humaine. »

C’est une réponse si vous voulez que cela le soit. Vous remontez sur le pont.

 

Continuer votre route : O-9

Rentrer au port – vous ne perdrez pas d’autres membres d’équipage : O-2

 

 

 


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